[LE CRI DU SORCIER] Jerzy Skolimowski, 1978

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Le cri du sorcier se présente comme le seul film fantastique de Jerzy Skolimovski et vu son degré de réussite, on regrette que ce réalisateur peintre, adulé par David Cronenberg et David Lynch, n’ait pas persévéré dans cette voie.

PAR ROMAIN LE VERN

Robert Graves (Tim Curry, revenu de The Rocky Horror Picture Show), médecin psychiatre, est associé à un mystérieux patient, Crossley (Alan Bates, que vous avez forcément vu et aimé dans Love de Ken Russell), pour comptabiliser les points d’un match de cricket organisé pour occuper l’après-midi des pensionnaires d’un hôpital psychiatrique anglais. Laissant le soin à Graves d’officier, Crossley se lance dans l’évocation de son passé. De retour d’un séjour de 18 ans chez les Aborigènes Australiens – où il découvrit la sorcellerie et tua ses deux enfants – il investit la maison, et la vie des Fielding (Susannah York et John Hurt), un couple anglais sans histoires. Menaçant ceux-ci d’user de son «Cri du Sorcier», censé tuer quiconque l’entend à la ronde, il prend possession de la demeure du couple, à la fois fasciné et répugné par cet homme au charisme et aux pouvoirs captivants…

Ce qui est sûr, c’est que l’adage voulant que les meilleurs films d’horreur soient signés par des cinéastes étrangers ou rétifs au genre se vérifie une fois encore. Esthète et érudit, Skolimovski cite Bosch (les tableaux apparaissent dans le studio d’enregistrement du musicien joué par John Hurt) et Shakespeare (Macbeth). Et ainsi, comme le disait le Cygne de l’Avon, son film d’horreur prend les atours d’un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.

Le récit est raconté le temps d’une partie de cricket par un fou (Alan Bates, qui joue admirablement le gourou psychopathe sexuel et magnétique au fin fond du Sussex, arborant une froide et calme détermination) à Robert Graves, un ami de médecin (Tim Curry – à noter, le vrai Robert Graves est celui qui a écrit le roman dont le film est adapté). Les deux hommes sont à l’écart, réfugiés dans une cabine, chargés de compter les points. Au gré de la conversion, apparaissent les images d’une histoire que le fou Bates raconte, qu’il fantasme et dont il va oublier des pans entiers. Le film mis en son par Tony Banks et Mike Rutherford, alors membres de Genesis, épouse cette narration erratique et instille progressivement la trouille: le moindre effet, le moindre détail, la moindre présence, le moindre reflet et, de manière générale, tout ce qui nous échappe contribuent à enrichir l’angoisse, fonctionnant de manière exponentielle, un peu à la manière de Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg jouant également sur les effets de montage, les flashbacks comme les flash-forwards pour mieux nous prendre au dépourvu et inviter à brouiller notre perception sur les événements.

Ce qui frappe par-dessus tout lors du visionnage du Cri du Sorcier, c’est à quel point le plasticien Skolimovski s’épanouit dans un climat paranoïaque du complot et on le rapprochera en cela d’un autre cinéaste apatride, Joseph Losey: de la même façon que Skolimovski a dû fuir la Pologne communiste (Haut les mains, bloqué par la censure en raison de son point de vue critique sur le Stalinisme), Joseph Losey a élu l’Angleterre quand le maccarthysme l’a obligé à fuir les États-Unis. Et il n’est pas idiot de chercher des correspondances entre Le cri du sorcier et The Servant pour l’affrontement psy et les rapports de force en huis-clos. De même, l’évocation de l’Australie et des croyances aborigènes, la possibilité du surnaturel dans un contexte ordinaire, amènent inconsciemment ou non l’ombre de Peter Weir (Pique Nique à Hanging Rock). De même que l’autopsie du couple renvoie au Couteau dans l’eau de Roman Polanski qu’il a scénarisé comme à son Cul de sac.

Bien sûr, on pense à tout ça. Mais Le cri du sorcier, film anxieux de déambulation et de mirage, de possession et de maraboutage, ne ressemble qu’à lui-même, perclus d’images subliminales et de visions fortes, oniriques, plastiquement au-delà du réel: l’attaque d’un homme flou puis net serpentant dans la dune en préambule, Susannah York nue et à quatre pattes sur un lit prenant la position d’un modèle de Bacon, la première séquence du cri et le contraste effrayant de Alan Bates, démon immatériel vêtu d’un long manteau noir contrastant avec la beauté placide du paysage côtier. Un film qu’il est à dormir debout où les conversations chuchotées installent le spectateur dans un mood cotonneux afin que le cri du sorcier profitant du système Dolby devienne une déflagration de peur blanche, à rendre sourd et à pétrifier sur place. Où la réalité et le fantasme, le passé et le présent, les internés et le personnel soignant se confondent. Où les cauchemars – ceux d’un chaman déséquilibré – reviennent de loin pour hanter la douce campagne anglaise. Où rien n’est jamais ce qui semble être. 1h26 seulement, rien à jeter, tout à prendre. Et tout à reconstruire dans nos têtes, tout à poursuivre longtemps après la projection. Maraboutés à notre tour par ce sortilège inconnu.

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