Oubliez les dithyrambes que vous entendrez et lirez sur Le Conte des contes, de Youri Norstein, qualifiĂ© de chef-d’oeuvre insurpassable et de meilleur film d’animation de tous les temps par un magicien de l’image de rĂ©putation internationale. Il suffit qu’on vous balance ces gros mots et ces grosses phrases pour que vous quittiez cet article et ne reveniez plus jamais nous lire ni nous croire. Restez, on vous en prie. Loin de nous l’idĂ©e de remettre en cause ces honorables distinctions, mais comment dire, cette grandiloquence sied terriblement mal Ă  l’humilitĂ© de ce court mĂ©trage de 29 minutes, construit autour d’une douce berceuse fredonnĂ©e, dont le hĂ©ros se rĂ©vèle un inoubliable petit loup gris au regard mi-effarĂ© mi-mĂ©lancolique. On entre ainsi dans Le conte des contes en silence, en retenant sa respiration, comme lorsqu’on Ă©coute le conte des contes promis par le titre, soit le plus fort de tous les contes, celui qui rĂ©sonne le plus intensĂ©ment en soi, et donc en ouvrant la petite porte secrète, celle de l’intime, pour raviver des souvenirs, des sensations, des choses Ă©quivoques liĂ©es Ă  l’enfance. Et l’on se contentera au final, loin des panĂ©gyriques et autres superlatifs, de louer cette merveilleuse Ă©vidence, ce qui ici crĂ©pite, de plus simple, de plus modeste, de plus universel: le mystère, le silence, la solitude face Ă  tout ce que l’on conserve en soi et Ă  tout ce qui nous dĂ©passe.

Quelques mots sur Youri Norstein qui, après deux annĂ©es passĂ©es aux Beaux-Arts, est entrĂ© au studio d’animation de Soyouzmoultfilm oĂą il a collaborĂ© pendant sept ans (de 1961 Ă  1968) Ă  plus de cinquante films, ce qui lui a permis de maĂ®triser parfaitement toutes les techniques d’animation. En 1973, devenu rĂ©alisateur Ă  part entière, il a dĂ©couvert qu’avec le cinĂ©ma d’animation il pouvait casser bien des codes. Ce qui est une excellente nouvelle pour lui, mais aussi pour nous, spectateurs Ă©berluĂ©s. Premier Ă©clat en 1975 avec Le HĂ©risson dans le brouillard. Et lĂ  encore, comme le titre l’indique simplement, un petit hĂ©risson s’Ă©gare dans le brouillard. Sur son trajet, tous les objets et ĂŞtres connus, une feuille, un arbre, un brin d’herbe deviennent mystĂ©rieux, inattendus, extrĂŞmement beaux. Quelques mots sur sa technique, aussi, essentielle, notamment celle de la camĂ©ra multiplane permettant le dĂ©placement de sujets dĂ©coupĂ©s sur plusieurs niveaux et de tout ce qu’il s’autorise avec, comme ce travail avec des matières translucides – mica, couches de verre superposĂ©es (jusqu’Ă  douze) donnant les fameux effets de brouillard, de pluie, obtenus par superposition Ă©clairĂ©es par des projecteurs.

Question rĂ©cit, ne dit-on pas qu’on ne dĂ©flore pas la poĂ©sie des poètes? Qu’on la laisse venir directement? Qu’elle ne se raconte pas, ne se dĂ©crète pas? Contentons-nous de dire que, dans cette comptine, des moments d’euphorie intenses (ces bouffĂ©es Ă©picuriennes agrestes en famille, cette communautĂ© tenant table ouverte au bord de la mer) alternent avec des moments de pure tristesse liĂ©s au contexte, les consĂ©quences de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque la guerre Ă©clate, un bal de quartier est interrompu. Les hommes disparaissent brusquement des bras des femmes pour rejoindre le bourbier dĂ©lĂ©tère. Un train chargĂ© de canons file dans la nuit. Des tĂ©lĂ©grammes de dĂ©cès pleuvent sur le village. Des convois ferroviaires fusent comme autant de cortèges funèbres. Les images s’enchaĂ®nent – on a presque envie d’Ă©crire qu’elles s’envolent comme on tourne les pages d’un livre intĂ©rieur, au grĂ© d’une musique lancinante.

Contentons-nous de rĂ©sumer en disant, sommairement, que Youri Norstein se raconte lui et son passĂ© dans cette autobiographie oĂą la sophistication ne bride jamais l’Ă©motion. Ce loup gris, narrateur secret, qui regarde un bĂ©bĂ© de façon protectrice et qui l’emporte au loin dans ses langes est ce loup chantĂ© dans une berceuse par sa mère. Son premier doudou, sa première bougie, sa première boussole avant que la vie ne se charge d’assombrir tout cela. C’est aussi l’incarnation Ă©mouvante d’une part d’enfance qui poursuit et poursuivra Ă  jamais, mĂŞme pendant les propres exodes de l’auteur, lui qui est nĂ© dans une BiĂ©lorussie envahie. 29 minutes donc pour rĂ©sumer toute une existence, comme on se penche au-dessus d’un berceau. Une rĂŞverie sur le passĂ© qui ne passe pas et sur la mĂ©moire, notre mĂ©moire oĂą tout se mĂŞle Ă  jamais, pour toujours, dans un dĂ©sordre sublime. Et qu’on ne raconte jamais aux autres. Sauf dans le meilleur des contes. Le conte des contes.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici