Ce film maudit de Jean-Gabriel Albicocco annonce les grands films maniéristes des années 70. Il faut le voir pour le croire.

«Et si vraiment tu m’aimes
Autant que tu le dis
Il faudrait que ton cœur, lui, m’aime
Accepte sa folie
Et si vraiment je pense
L’amour que je t’ai dit
Je brûlerai jusqu’à l’offense
Les branches de la vie
Alors loin de cette ville
Par un matin nouveau
Notre amour deviendra une île
Son port et son bateau
Au cœur de l’eau»

Ce sont les paroles d’une chanson de Ewa Swann, vendue en 1970 avec une pochette comme on n’oserait plus en faire, oubliée de tous, vénérée par quelques pervers comme nous sur des sites déviants comme Bide et Musique. Ce que l’on sait moins, c’est que cette douceâtre bluette renvoie à un film au romantisme noir et pour cause, quasiment personne ne l’a vu. Il s’appelle Le Cœur Fou. Il est réalisé par Jean-Gabriel Albicocco. Et il faut remercier Jean-Pierre Dionnet, qui a dû connaître son auteur, de l’avoir programmé un jour au gré de ses cycles cinéphiles sur Canal+. Sans lui, cette merveille n’aurait jamais été exhumée.

Réaliser soudain qu’un tel film existe, c’est comme se rendre compte que nous avons passé une vie sans avoir soupçonné l’existence d’un météore comme Mais ne nous délivrez pas du mal (Joël Seria, 1971). C’est comme découvrir quelque chose d’obscur que l’on a voulu nous cacher, pour de mauvaises raisons.

Serge Menessier, journaliste dans la presse à scandale (Michel Auclair) réalise un reportage photographique ayant pour sujet son ancienne épouse Clara, une actrice célèbre (Madeleine Robinson) terrassée par une dépression, internée dans un service psychiatrique. L’agitation causée par la présence de Clara dans la clinique provoque la jalousie de Clo (Eva Swann), beauté de vingt ans qui brûle tout sur son passage. Cette dernière met le feu à l’établissement de soins, en pleurant et en riant en même temps telle une petite fille capricieuse et insouciante, et prend la fuite. Elle est poursuivie par Serge qui, touché en plein cœur par le refus de Clo d’appartenir à ce monde qu’il a contribué à souiller, décide de la protéger, comme on protège une espèce rare. Au cours de leur errance, les incendies se multiplient comme autant de rapports sexuels. Les deux amants terribles perpétuent plusieurs méfaits avant de se réfugier dans une île entourée de marais, pour se purifier et vivre en Robinsons, loin de l’horreur du monde. Comme le chante si mal Ewa, «Notre amour deviendra une île ; Son port et son bateau ; Au cœur de l’eau». La bluette cachait bien un poison toxique.

Ce qui frappe dans un premier temps dans Le Cœur Fou, c’est à point il semble en avance sur son époque, avec son image ciselée, ses mouvements de caméra tournoyants et ses personnages fiévreux, annonçant quelques grands films maniéristes de la décennie suivante signés Argento ou même Zulawski (auquel on pense beaucoup), tout un pan de cinéma 70’s sous LSD, totalement défoncé et totalement paroxystique. Tout parait drogué, tout donne le tournis. Ce qui déconcerte dans un second, c’est pourquoi une œuvre aussi forte reste méconnue. Jean-Pierre Dionnet a la réponse : il s’agirait de la gueule de bois du lendemain de mai 1968 et Le Cœur Fou fait partie de ces films sacrifiés par la censure économique à l’instar de La Femme Bourreau de Jean-Denis Bonan, exhumé il y a peu et ressorti en 2015 sur nos écrans.

Contrairement à Bonan, Jean-Gabriel Albicocco n’était pas un débutant et son parcours de génie précoce, de fleur sauvage ayant prématurément fané, a quelque chose de tragique. Soutenu par son chef-op de père (Quinto Albicocco, photographe d’art émigré italien de Ligurie), il a commencé en travaillant dans un laboratoire au développement des clichés. Plus tard, après un passage au service cinématographique des armées pour fomenter ses premiers documentaires, il devient assistant de Henri Lepage sur Pas de grisbi pour Ricardo et de Jules Dassin pour Celui qui doit mourir. Il est arrivé au bon moment, pendant La Nouvelle Vague en 1959. Une chance, pense-t-il, de rejoindre le groupe. Pourtant, c’est plus fort que lui, ça brûle de partout : impossible de suivre des codes. Il signe un coup d’essai remarqué raflant le lion d’argent à Venise, une adaptation de Balzac, La Fille aux yeux d’or et tombe sous le charme de Marie Laforêt, qu’il épouse un peu plus d’un mois après la sortie. Plus il fait des films, plus il assume une prédilection pour le maniérisme. Son second film, Le Rat d’Amérique, sélectionné à Cannes en 1963, tiré d’un livre de Jacques Lanzmann, relate l’histoire d’un jeune peintre français (Charles Aznavour) parti tenter sa chance en Amérique du Sud après la Seconde Guerre Mondiale. Marie Laforêt joue également dedans mais le couple s’épuise.

Fort de ces deux réussites unanimement ovationnées, Jean-Gabriel Albicocco signe avec Le Grand Meaulnes, son grand succès, adaptation injustement méprisée d’Alain Fournier avec Jean Blaise dans le rôle d’Augustin Meaulnes et Brigitte Fossey dans celui d’Yvonne de Galais. Les critiques commencent à le dézinguer et à trouver son goût pour le maniérisme douteux. C’est le début de la fin, nous sommes en 1966 et Jean-Gabriel n’a que 30 ans (!). Comme il a de la suite dans les idées, il fonde la Société des réalisateurs de films, produit le documentaire Macumba que Pierre Kast a filmé au Brésil et crée, dans la foulée, la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Le Coeur fou (1969) marque son premier échec public, critique mais pas artistique. Plastiquement, le film est d’une beauté inédite, somptueux, limite trop, jusqu’à l’indigestion avec ses travellings et ses plans-séquences de barge, nous incitant presque à faire abstraction de l’intrigue, à nous laisser contaminer par la maladie d’amour violemment éprouvée par les deux amants. Il est aussi très beau dans ce qu’il dit sur ces destins. Celui de la post-adolescente Clo/Ewa Swann qui brûle ses souvenirs, ce qui la rattache au passé, incapable de contrôler ses pulsions – c’est l’un des plus beaux personnages pyromane avec la Mademoiselle Jeanne Moreau chez Tony Richardson provoquant des incendies pour que le bel italien désiré en secret se montre sauveur super-héros, se montre viril dans l’épreuve. Celui du journaliste Serge/Michel Auclair, ombre de lui-même, cramé par son métier, dégoûté par ses collègues, traquant son ancienne épouse et finissant traqué dans les bois, succombant à une fuite en avant suicidaire et à la possible renaissance d’un amour envisagé comme un aller-simple : il n’a plus rien à perdre puisqu’il a tout perdu. Cette cristallisation le mènera évidemment à sa perte : Clo a envie de s’amuser, lui aussi mais n’ont pas le même âge, ni le même vécu.

Il y a aussi ce troisième destin, celui de la star/Madeleine Robinson, fantôme ressorti du placard refusant de vieillir, prisonnière de son image publique. Un ancien amour que Serge exploite sans vergogne, comme un monstre. Comment peut-il profiter du désarroi de celle qu’il a aimé, autrefois? Couple en cendres, le journaliste et l’actrice paparazzée sont réunis le temps d’une scène, la plus dialoguée, la plus cruelle, constatant ce qu’ils sont devenus. Lui («minable journaliste raté barbotant dans les ragots») comme elle («une actrice à qui l’on invente des avortements tous les six mois») sont habitués à vivre avec la honte et se demandent comment il en sont arrivés là, comment de leur première idylle de miel ils en sont arrivés à ne plus pouvoir se regarder dans les yeux, ni dans la glace. La star, folle, assène dans un éclair de lucidité à foudroyer le cœur fou : «On me maquille, on me tire les yeux, on me met du vert, on me met du violet, on me trame, on me barbouille, enfin on fait ce qu’on peut, quoi. Je patauge dans des brouillards romantiques, on appelle ça du flou artistique.» Puis elle se regarde dans la glace, effrayée par son reflet : «Je ressemble de plus en plus à ma doublure. Cet imbécile ne se rend même pas compte qu’il a fini par piquer mes rides

On n’aime pas ceux qui brillent. Trop de talent semble suspect aux jaloux. Les coups portés contre Albicocco sont fatals. Le cœur fou est enterré, sans la moindre honte. Le cinéaste, abattu, signe sans conviction un dernier film sur l’Occupation, gentiment illustratif : Petit Matin (1970), avec Mathieu Carrière et Jean Vilar dans l’un de ses derniers rôles. Puis plus rien.

Il fait don de ses films à la cinémathèque de Nice et quitte la France au début des années 80 pour s’installer au Brésil. Impossible de revenir, il meurt le 10 avril 2001 dans un hôpital de Rio de Janeiro à seulement 65 ans, dans la misère, sans ressources, oublié de tous.

Le maudit aurait sans doute été heureux d’apprendre que peu de temps après sa mort, deux cinéphiles ouvriraient un bar Rue Montmartre portant le nom du Cœur Fou, que ce confidentiel repaire de bikers deviendrait un lieu hype et que l’emblème de l’établissement serait l’affiche rarissime de son film. Encore plus balèze que le bar Suspiria au Japon! Aujourd’hui encore, on peut voir le portrait d’Eva Swann. Les hommes s’éteignent. Le feu ne s’éteint pas.

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