Des années avant Mulholland Drive, un film méconnu préfigure tout le film de David Lynch de A jusqu’à Z, en s’aventurant à la lisière du fantastique et en conviant des fantômes de stars déchues. Une pépite noire en avance sur son époque qui ausculte le parcours d’un homme arriviste (Tyrone Power) qui s’est cru star, un jour.

Grandeur et décadence d’une star avant l’heure. Un héros anti Hollywoodien comme on les aime. Stan (Tyrone Power) passe ses journées à trimer dans une fête foraine et… a les dents qui rayent le parquet. Arriviste et fasciné par son boss alcoolique, il prend sa place lorsque celui-ci se trouve mal en point et exécute des numéros de divination. Pendant ce temps, une sombre bête rôde mais on n’en saura pas plus. Il part en bonne compagnie à Chicago pour gravir des échelons sociaux et faire fortune. Un soir, Lilith, une psychanalyste, tente de démasquer son tour et l’invite dans son cabinet pour lui proposer un pacte : monter des numéros flamboyants où tous les deux utiliseraient les secrets confiés par des clients à des fins lucratives. Avide, il accepte. Maligne, elle plante tout. C’est le début de la fin. Il ne fallait pas donner son âme au diable. On ne s’en rend pas compte au départ mais David Lynch s’est généreusement inspiré de Nightmare Alley pour son Mulholland Drive. Certains motifs sont identiques (souvenez-vous de la vieille femme clocharde qui hantait la résidence des jeunes actrices chez Lynch) et la structure narrative tripartite est similaire (le dernier tiers du récit où le passé et le présent se cherchent des noises, où les personnages secondaires sont soudainement relégués au premier plan, constitue une astuce très moderne).

La différence, c’est que le traitement est nettement plus classique et que le résultat peut servir de guide à tout ceux qui n’ont toujours rien compris au chef-d’œuvre de Lynch. Le film, d’une incroyable richesse de forme et de fond, est également un modèle de simplicité (on comprend tout sans que ce soit la peine d’expliquer davantage). Le bouillonnement et le rythme des scènes assurent sa crédibilité et sa vitalité. De manière plus générale, Edmund Golding, réalisateur qui officia dans les années 30-40 à la MGM avant de passer chez Warner et à la Fox et d’être oublié de tous, s’inscrit dans la mouvance du film noir Hollywoodien dont l’enjeu consiste à révéler ce qui se trame derrière le miroir des illusions. Cette célébration de la face sombre des divertissements est surtout redevable à la thématique tourmentée de l’écrivain William L. Gresham (Nightmare Alley est l’adaptation de son roman). On pense aussi beaucoup à Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder, autre influence de David Lynch pour Mulholland Drive, pour la capacité à montrer un rêve américain brisé qui se transforme en cauchemar. Autre indice qui annonce les terres lynchiennes : la peinture de la faune bigarrée des monstres de foire qui n’est pas sans évoquer par son réalisme Freaks, de Tod Browning même si, très clairement, les enjeux dramatiques ne sont pas les mêmes (Browning cherche la parabole sur la monstruosité humaine alors que Golding veut dégommer le rêve américain). Cet univers sert plus d’écrin, de trompe-l’oeil dramatique…

Le code que chaque personnage cherche à posséder pour berner l’assistance est un code immuable, secret, qu’il ne faut surtout pas révéler. Mais une fois que l’on révèle les tours des magiciens, tout le charme est rompu parce qu’il ne faut pas marcher sur les plates-bandes de l’indicible, du mystérieux. Sous le classicisme rutilant de la forme (impeccable mise en scène) et l’apparence d’un pur film noir (retournements brusques, femmes fatales et ambiance torve), le réalisateur raconte une seconde histoire, comme on n’aime pas les entendre à Hollywood, où incidemment deux sujets sacro-saints se font casser la gueule : la religion et la psychanalyse, utilisés ici comme des subterfuges pour prendre les gens pour des cons (généralement des veufs éplorés) et se faire du blé sur leur dos. Le protagoniste, qui a capté une vérité avant nous, devient une épave et sa chute est d’autant plus vertigineuse que l’on ne s’en rend pas compte. La bizarrerie est amplifiée par deux trois séquences oniriques, presque mentales, qui insidieusement nous assure que l’intrigue devient de plus en plus subjective pour épouser la psyché.

Nightmare Alley est un film où les stars font les rêves et où les rêves font les stars. Le plus manipulateur de tous, c’est “le film” comme entité, parce qu’il manipule à la fois son personnage principal (dont il relate par le menu tout le parcours cabossé) et son spectateur (dont il désamorce toutes les attentes – rien n’est ce qu’il semble être). Par un subtil stratagème, la fin ramène au début. Un visage se plaque sur un autre. Deux hommes deviennent jumeaux. Avons-nous rêvé et s’agit-il du même personnage ? Le trouble n’a jamais été aussi troublant, surtout lorsqu’il prend des atours aussi inoffensifs et pernicieux. Tyrone Power, naguère héros triomphant pour Henri King et la Fox, casse son image de moins en moins glorieuse et révèle les gouffres du décor à paillettes avec une noirceur qui bousille chaque plan (jeu sur les ombres et les lumières) et chaque lieu (dans un cirque où on manipule les freaks ou dans les salons bourgeois des music hall, on respire la même puanteur de corruption). En un mot ? Vertigineux. Échec lors de sa sortie en salles, introuvable pendant un bon moment (problèmes de droit, évidemment), cette parabole sur l’ambition et le pouvoir qui entraîne dans son univers poisseux a retrouvé une solide réputation dans les cercles cinéphiles.

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