Un vendredi soir dans un café de banlieue, l’expression la plus nette, la plus lucide, la plus terrifiante de notre chère France. Un huis clos sur le ressentiment social et le refoulement sexuel dans lequel Vecchiali transcende Nolot.

PAR JEREMIE MARCHETTI

La même année que le remarqué Once More, qui brisait le tabou du Sida façon Jacques Demy, Paul Vecchiali se lançait dans une commande d’Arte de la collection «Cinéma de Chambre». Même sans envie phénoménale (le réalisateur ne s’en cache pas), le bidule est aussi modeste qu’impressionnant. La marque des grands dira t-on. À l’écriture, un Jacques Nolot pas encore réalisateur à l’époque, et dont on retrouve tout le style âpre: en posant sa patte très opératique, Vecchiali ne se contente pas d’illustrer bêtement ce qui aurait pu être une pièce de théâtre filmée, mais offre une collaboration d’une cohérence totale entre deux auteurs. Serial-killer, peine de mort, collaboration ou maladie: la filmographie du bonhomme n’a jamais été joie et bonheur, mais on peut dire sans crainte que ce Café des jules, aussi court et ramassé soit-il (à peine 60 minutes!), est sans doute son œuvre la plus noire, véritable petit frère du tout aussi glaçant et franchouillard Dupont Lajoie (Yves Boisset, 1975).

Nous sommes en France quelque part, en banlieue, en province, on ne sait où. Il pleut, la nuit est tombée, et la Martine attend encore d’hypothétiques clients à son comptoir. Un bar au parfum de tabac froid et de café comme il y en a des milliers chez nous, toujours debout pour certains, entamant les angles des ruelles comme si rien n’était, visibles et invisibles à la fois. Ce soir-là, dans ce bar anonyme, ce Relais au néon couleur pisse, se rejoigne Jeannot (le nerveux du genre désagréable et impulsif), Guy (le bon vivant un peu passe-partout) et Robert (le rigolo toujours à racler son fric dans les poches), des habitués copains comme cochons. Du vin sur la nappe, de la bière sur le comptoir, une partie de flipper et de billard, des tapes dans l’épaule et des railleries, des tournées qui s’enchaînent: une soirée a priori banale chez ces messieurs. Un représentant en lingerie, alors de passage, ne se mêle pas et reste dans son coin. Les gaillards n’aiment pas son silence, sa politesse, ses manières. Deux mondes qui ne se comprennent pas. Parfois on peut entendre un mot de trop, des gestes se font pressant, les voix montent. Puis arrive Christine, l’autre intruse, qui connaît bien le groupe. C’est celle qui a fuit, qui est devenu parisienne, citadine. La femme débrouillarde, moderne, pas épargnée non plus.

Dans cette réunion de comptoir, Vecchiali ne perd pas une miette du danger banal, de l’immondice de tous les jours, qui ne se canalise dans un Jacques Nolot qu’on pourrait presque voir comme un doppelgänger du cinéaste: Jeannot, le divorcé qui en veut à la terre entière, aux politiques, aux arabes, aux gitans. Chaque échappée raciste, chaque brimade, chaque remontrance, chaque regret, s’ajoute à une chape de plomb qui, bientôt, ne pourra plus remonter. Jusqu’au moment fatal, atroce. La femme, le garçon maniéré, ceux qui se sont compris, ne pourront sortir indemne de la fête à Dédé. Moment d’égarement, dérapages, diraient-ils. Le lendemain, on fera comme si rien n’était, parce qu’on aime bien faire ça ici. L’expression la plus nette, la plus lucide, la plus terrifiante de notre chère France. Vecchiali nous sert un bon verre de pinard: il a bien traversé les âges et autant dire qu’il est toujours foutrement amer.

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