[LE CABINET DU DOCTEUR RAMIREZ] Peter Sellars, 1991

0
38

Le réalisateur Peter Sellars annonce la couleur avec son titre, voulant proposer une relecture moderne du Cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, 1919) dans lequel un prophète prédisait un destin funeste à un étudiant. Il raconte exactement la même histoire – en conservant la conclusion inattendue – pour la transposer en période de crise, en l’envisageant comme une combinaison mystérieuse de film d’horreur et d’opéra lyrique.

PAR ROMAIN LE VERN

Bienvenue dans l’Amérique consumériste, celle des administrations Reagan-Bush père, à peine remise du krack boursier de 1987 (l’un de plus sombres de l’histoire des marchés financiers depuis la crise de 1929). Nous sommes en pleine Guerre du Golfe, avant le virus du Safe de Todd Haynes à la moitié des années 90, bien avant la bulle Internet de 2001, les subprimes en 2007 et la nuit en enfer du Margin Call de JC Chandor.

Nous sommes avec Matt et Cathy, deux jeunes cadres de Wall Street, parfaits produits comme l’Amérique les chérie. Évidemment, leur état de quiétude apparente n’est que passager ; elle et lui vont bientôt être perturbés par des événements ayant forcément un lien avec le mystérieux Dr Ramirez et son bizarroïde assistant somnambule. Ailleurs, dans ce quartier de Manhattan, cohabitent des buildings et de vieilles bâtisses délabrées. Personne n’est à l’abri que les tours se brisent, s’effondrent et que les Golden Boys connaissent la crise.

Pari de cinéma totalement fou que ce film sans dialogue avec de la musique qui-tape-sur-les-nerfs pendant 1h50 (la symphonie Harmonielehre de John Adams et des chants tibétains à peine flippants) et des acteurs surjouant comme au bon vieux temps du muet (dans «climat d’hystérie collective», il y a «hystérie»).

Dans les limbes de la Big Apple, on trouve des personnages qui se transforment imperceptiblement en ceux qu’ils ne voulaient pas devenir et pour raconter cette métamorphose, physique et morale, ça tremble, ça pleure, ça renifle, ça lance des regards dans le vide, ça se regarde dans le miroir, ça ne peut pas mettre des mots sur ce qui se brise intérieurement. Comment en sommes-nous arrivés là? Difficile quand il n’y a aucun autre langage que les corps, les mouvements de caméra et la musique. Ce qui, pour nous, pose des questions de cinéma passionnantes.

Forcément, comme toujours avec ce genre de pari un peu foufou, il y a le revers de la médaille : on est parfois au bord du Grand Guignol, du happening, du gag. Il s’agit d’un travail d’équipe puisque les acteurs (Mikhail Baryshnikov, Joan Cusack, Peter Gallagher, Ron Vawter) ont également participé à l’écriture du scénario ; ce qui donne l’impression de regarder quelque chose de capiteux, d’improvisé, de distendu et de nébuleux. Au bout d’une heure, la migraine guette. Un peu d’acide acétylsalicylique et on finit par reprendre le fil, par soutenir la démarche audacieuse, la lucidité sur le leurre de la réussite sociale (winner un jour, clochard un autre), la précieuse rareté de l’expérience aux allures de parabole cauchemardesque sur un monde économique instable. Un pur produit de cinéma chaos, vestige d’un cinéma indépendant américain ravagé par l’angoisse d’alors (le chômage, la concurrence au travail, les nouvelles technologies), aux aguets d’un futur monstrueux.

Pour finir, David Lynch a tenu à préciser que oui, il avait soutenu ce film aux allures de songe en tant que producteur exécutif mais que, à la manière du génialissime Crumb de Terry Zwigoff (1994), il n’a été impliqué d’aucune façon. Tout le monde a bien compris?

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here