Toi tu es la femme-araignée, celle qui attrape les hommes dans sa toile“. C’est la réunion dans une cellule carcérale d’Amérique latine de deux hommes que tout oppose: Molina (William Hurt), étalagiste homo vivant avec sa mère dans un quartier populaire de la capitale argentine avant d’être arrêté pour détournement de mineur; Valentin (Raul Julia), journaliste révolutionnaire adepte de la guérilla urbaine anti-fasciste et torturé pour ses convictions politiques. Alors que l’animosité des deux détenus se transforme en amitié, une toile de trahison se tisse autour d’eux, mettant à l’épreuve leur confiance mutuelle et leur esprit de sacrifice.

A l’origine de ce film ayant fait sensation en son temps pour la perf de ses deux acteurs (Hurt glana l’Oscar du meilleur acteur et le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 1985), un roman éponyme exceptionnel de l’auteur argentin Manuel Puig, écrit en 1976 et classé parmi les cent meilleurs livres écrits en langue espagnole durant le 20e siècle par le journal El Mundo, constitué uniquement de dialogues et de monologues des deux prisonniers, agrémentés de quelques rapports de police, dépourvu de descriptions et de narration. Peu après sa publication, la censure argentine interdit ledit roman sous prétexte qu’il “contamine la nation“. Huit ans après, Hector Babenco le transpose de façon assez flamboyante au cinéma, recréant les lunes et les soleils du roman d’origine (soit toute sa dimension fantasmagorique), traçant le chemin de ces deux personnages que tout sépare (sauf d’être, chacun à sa manière, en conflit avec un certain ordre établi): de leur rencontre, de leur dialogue et de leur communion. Pour oublier la solitude de leurs nuits, Molina/William Hurt, tel une Shéhérazade, fait partager à Valentin/Raul Julia les rêves qu’il puise dans les vieux films peuplant sa mémoire. Des films qu’il a vus, quand la liberté n’était pas un mirage lointain, et revient sur tous les détails dont il se souvient. Molina parle, Valentin écoute les récits merveilleux, les histoires étranges, le suspense, les stars aux visages d’anges. L’imagination carbure dans la nuit poussiéreuse de leur cellule et le spectateur de s’envoler avec eux.

Conformément au roman, on retrouve visuellement cette technique du collage, permettant de superposer des univers dissemblables les uns des autres: on passe ainsi de cette prison d’un pays en proie à la dictature militaire aux films populaires des années 40, ces mélodrames nazies dans lesquels Molina/William Hurt perçoit la beauté dans la laideur. Comme un lien magique traversant l’espace-temps telle une comète, la femme-araignée Sônia Braga (la superstar brésilienne, récemment vue dans Aquarius de Kleber Mendonça Filho) devient l’incarnation de la femme qui manque aux deux hommes, celle que Molina/William Hurt aimerait devenir et celle qui hante les souvenirs de Valentin/Raul Julia. La réussite de ce film intelligent et singulier ne repose pas que sur ses formidables comédiens et l’intense émotion qu’ils communiquent. Jouant de la dimension onirique permettant aux personnages de s’évader par le rêve, comme seul exutoire à un réel insoutenable, et retranscrivant ce mélange de romantisme onirique et d’engagement, Hector Babenco sait parfaitement doser les effets, revenu du très marquant Pixote, la loi du plus faible en 1981, dans lequel il décrivait la vie des enfants des rues de Sao Paulo, à travers le destin fatal d’un garçonnet déshérité d’une dizaine d’années formé à l’école du crime. C’était digne de Los Olvidados de Luis Buñuel, en son temps. Soit autant de bonnes raisons de tout rattraper.

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