L’aventure de Madame Muir, de Joseph L. Mankiewicz, est un superbe mélodrame, envoûtant et sensuel, où passe une poignante mélancolie de l’amour. Incarné par une sublime Gene Tierney et un impressionnant Rexx Harrison.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Veuve depuis plus d’un an, Madame Muir (Gene Tierney, inestimable) annonce qu’elle quitte le foyer de sa belle-mère et cherche un nouveau logement pour sa fille (la toute jeune Natalie Wood) et sa servante dévouée corps et âme. L’agent immobilier lui propose des offres et laisse volontairement de côté une maison en bord de mer. Farouchement déterminée, Madame Muir insiste pour aller visiter cette maison et se sent irrésistiblement attirée par icelle. Elle va découvrir très vite qu’elle est hantée par un esprit et que personne n’ose plus y mettre les pieds. Moins pusillanime que les autres, Madame Muir accepte la cohabitation avec ce fantôme : Gregg, un capitaine ours (Rexx Harrison, acteur fétiche de Mankiewicz, que l’on retrouve dans Cléopâtre et Guêpier pour trois abeilles, son adaptation de Volpone). Les mauvaises manières de l’homme déteignent progressivement sur les bonnes de Madame Muir, le loup de mer côtoie une femme qui apprend à devenir ce qu’elle a toujours voulu être : indépendante. Ensemble, au fil de confidences intimes, Madame Muir et Gregg décident d’écrire un roman ensemble sur la vie de ce dernier.

Toute la relation entre le fantôme qui n’accepte pas sa mort et la vivante engluée dans le deuil est faite de regards transis, de bribes de conversation, de gestes maladroits. Mais ce qui naît très vite, c’est l’amour au-delà des mots, au-delà du réel : impossible, torturé, jalousé. Le fantôme et la mortelle ne peuvent pas s’embrasser et le cinéaste le sait très bien. D’ailleurs, pendant tout le film, aucun baiser ne sera échangé entre les deux, et ce n’est pas pour autant que L’aventure de Madame Muir manque de sensualité, bien au contraire: il déborde de tension charnelle. C’est d’ailleurs en en montrant le moins que l’intensité est à son comble : les deux personnages principaux se frôlent des lèvres dans un même cadre et se dévorent d’un regard brûlant même s’ils savent que tout contact physique relève de l’impossible. Ce qui est très intéressant dans cette relation, c’est ce que l’un révèle de (et à) l’autre et ce que l’un finit par éveiller chez l’autre (sans doute un désir sexuel qui n’avait jusqu’alors jamais existé). Formellement, on est proche de l’esprit des ghost story sauf que le fantôme et la mortelle nouent une relation tendre, inattendue, complexe.

La mise en scène de Mankiewicz sobre et pourtant virtuose dans sa manière de créer une présence immatérielle met en valeur plus qu’elle illustre le récit (jeu avec les ombres dans les séquences nocturnes, mouvements de caméra très travaillés pour conférer cette jolie impression qu’un ange veille sur le personnage principal). Les scènes d’extérieur ont été tournées à Pebble Beach et Monterey, en Californie. La musique du grand Bernard Herrmann (là encore, doux pléonasme), elle, se contente de décliner les émotions fluctuantes de Madame Muir et revient pendant tout le film afin de raviver le souvenir d’une étreinte platonique. C’est ainsi, par exemple, que l’on comprend que les plans répétés sur les mouettes, une horloge, un poteau et les vagues indiquent les ravages du temps qui passe. Et que si elles sont déchaînées, c’est que la passion demeure, intacte.

Réalisé en 1947, L’aventure de madame Muir est le troisième long métrage de Mankiewicz pour le compte de la Fox. Le réalisateur du Limier ne l’a pas écrit : il a juste étoffé la psychologie du personnage féminin à partir du scénario de Philip Dunne, d’après un roman de R.A. Dick, mais il y avait déjà en périphérie de l’histoire d’amour du grain à moudre pour Mankiewicz : dans le mécanisme de manipulation cynique entre les personnages (voir la relation entre Madame Muir et l’écrivain pour enfants séducteur et volage), la cruauté des rapports humains (Madame Muir et sa belle-famille) ou la peinture presque lucide du monde de l’édition (la rencontre avec l’éditeur où pour se faire entendre, il ne faut pas hésiter à s’imposer par la gouaillerie).

Bref, tout ce qui s’exprime ici – tout sauf la frustration parce que le personnage principal croit fort en ce qui l’anime – est déchirant jusque dans les choix cornéliens de Madame Muir: choisir entre un fantôme et un vivant pour aimer de nouveau. Elle choisit le prosaïsme, sans doute par amour pour sa fille; elle fera une erreur. Fait-elle le bon choix en décidant de tirer un trait sur le passé et de s’offrir dans les bras d’un inconnu ? Possède-t-elle encore un pouvoir séducteur ? Parallèlement, le récit célèbre les forces transcendantales du rêve, du désir et du romanesque sur la vie elle-même. Pendant tout ce temps, Mankiewicz joue sur l’alternance entre onirisme et réalité en introduisant des pistes qui donnent envie de croire que ce qui relève de l’impossible est totalement vraisemblable (cf. la confession presque Bergmanienne de la fille à la mère, vers la fin).

Si on peut la considérer comme l’une des plus belles histoires de fantômes avec peut-être Les ailes du désir, de Wim Wenders (et non pas son affreux remake Hollywoodien La cité des anges, avec Meg Ryan et Nicolas Cage), L’aventure de Madame Muir bouleverse par sa mélancolie du souvenir, où les sentiments intemporels et purs peuvent pousser une femme à attendre patiemment l’heure du trépas pour rejoindre l’homme qu’elle a peut-être toujours aimé sans jamais l’avouer. La scène d’adieu du fantôme à la mortelle, où dans une douce nuit un homme rustre murmure des mots d’amour désespérés à une femme fragile, est sublime, dévastant n’importe quel cœur de pierre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici