AprĂšs Dancing, Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard signent un second long mĂ©trage vertigineux doublĂ© d’un bien beau portrait de femme sous influence.

PAR ROMAIN LE VERN

Des lumiĂšres d’étoiles paumĂ©es dans le ciel. Une autoroute, une ville, un appartement. Puis, une femme de dos, face Ă  son reflet dans la glace, face Ă  son «autre», qui se donne un coup de marteau sur la tĂȘte. Comme ça. On n’a encore quasiment rien vu de ce film que l’on est dĂ©jĂ  sous le choc. En quelques plans, Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard, dĂ©jĂ  repĂ©rĂ©s avec Dancing, flanquent un cafard qui se rĂ©percutera pendant tout le film Ă  la maniĂšre d’un tic-tac anxiogĂšne. Mais qu’est-ce donc que cet objet bizarre qui vient nous percuter au-dedans ? On ne sait pas bien. On sait juste que l’on perd pied sans le vouloir et que tout ce qui va nous ĂȘtre racontĂ© va nous toucher intimement.

Pendant prĂšs de deux heures, les cinĂ©astes Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard poursuivent les obsessions de Dancing, leur premier long-mĂ©trage amoureusement rĂ©alisĂ© en DV. A l’époque, ils se mettaient eux-mĂȘmes en scĂšne, effeuillaient leur couple rĂ©el/fictif pour le mettre Ă  nu et en danger. Chaque plan Ă©tait dĂ©jĂ  absorbĂ© par une noirceur jaillissant des tĂ©nĂšbres (le sous-sol fantasmagorique du dancing, peut-ĂȘtre hantĂ© par des fantĂŽmes). Dans L’autre, Ă  la base adaptĂ© du roman L’occupation, d’Annie Ernaux, il est une nouvelle fois question de doubles, d’univers mentaux confinĂ©s, de sentiments de perte dans un monde inapprivoisable, d’ours dissimulĂ©s dans les endroits les plus incongrus, d’une solitude de grizzly qui ronge de partout. Une solitude provoquĂ©e par une dĂ©chirure sentimentale chez une quadra (Dominique Blanc), quittĂ©e par un mec plus jeune qu’elle pour une autre, larguĂ©e quelque part entre son monde intĂ©rieur (elle, ses nĂ©vroses secrĂštes, sa souffrance abyssale) et le monde extĂ©rieur (lui, son absence, son secret qui entretient le suspens).

ConnaĂźtre le visage de celle avec qui ce dernier a refait sa vie n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est justement ce que l’on ne voit pas et ce que l’on a tort d’imaginer : fantasmer l’ennemi dans la glace dont le regard vous glace. Le personnage principal nourrit une jalousie maladive envers celle qui l’a remplacĂ©e dans le cƓur de son ex. Incapable de refaire sa vie, incapable de faire peau neuve, elle s’englue dans un Ă©tat de stagnation. S’ensuivent la persĂ©cution (des coups de fil anonymes Ă  celles qui Ă©veillent des doutes), la paranoĂŻa (impression de ne plus ĂȘtre soi-mĂȘme), l’hallucination (vision du double dans le RER) et peut-ĂȘtre la rĂ©conciliation avec soi-mĂȘme (la mĂ©morable scĂšne du jeu de jambes). Enfin, on reprend les rails de Dancing. Dans L’autre, on retrouve ce couple dĂ©saccordĂ© oĂč l’un ne peut plus suivre l’autre, ni mĂȘme survivre sans l’autre. Il y a d’un cĂŽtĂ© la douce rĂȘverie urbaine dans des lieux anonymes et pourtant si rassurants (un centre commercial) et l’horrible cauchemar dans les lieux les plus isolĂ©s (un appartement familier qui se transforme indistinctement en antre Lovecraftien). On erre entre le fantasme et la rĂ©alitĂ©, entre les monologues du cƓur et la grisaille du quotidien.

On pourrait penser Ă  du David Lynch made in France (Trividic a co-scĂ©narisĂ© La clef de Guillaume Nicloux qui s’aventurait dĂ©jĂ  sur des terres Lynchiennes) ou Ă  un tableau de Bosch ou Ă  n’importe quoi de trĂšs noir. Oui mais voilĂ  : tout cela est si personnel que l’on peine Ă  greffer des balises. On est juste ailleurs. Parfois il neige, mais seulement la nuit. Rien ne dure Ă©ternellement. Les flocons resplendissent mais l’ombre d’une vieillesse galopante menace de tout bouffer. Et lorsque le dĂ©sir se fait trop urgent (une amitiĂ© de longue date qui se transforme en amour soudain), la rĂ©alitĂ© finit par tout briser (la maladie qui vous cueille comme la lumiĂšre d’un matin blafard, en pleine gueule).

Enfin, dans L’autre, il y a une tonalitĂ© trip-hop dĂ©pressive, une mĂ©lancolie de joie triste, de ces petits soirs de spleen oĂč l’on se console en regardant par la fenĂȘtre chez les voisins pour chercher un peu de chaleur humaine ou en trouvant refuge dans les bras d’une autre Ăąme solitaire. Il y a le besoin d’une reconnaissance affective et charnelle, le besoin de sĂ©duire de nouveau, et ces putains d’ombres d’amours mortes qui demeurent. CoincĂ©e dans un tunnel, Dominique Blanc, Ă  la lisiĂšre de la dĂ©mence, est prodigieuse de bout en bout, confĂšre au film une incandescence anxieuse. A tel point que ce que son personnage balance Ă  la fin, Ă  travers des dialogues sublimement Ă©crits, manque de nous tuer.

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