[LAURIN] Robert Sigl, 1989

Qui dit film oublié, dit aussi pas de billets d’avion pour le reste du monde : Laurin est bien évidemment resté, comme le veut la tradition, un mystère. Et on aime ça non ?

PAR JEREMIE MARCHETTI

Achtung on vous dit : pré-chute du mur du Berlin, le cinéma chaos allemand calait aussi bien l’estomac qu’une choucroute, avec des patronymes comme Buttgereit, Ittenbach et Schlingensief, qui exhibaient alors la mort dans toute son obscénité. Ce serait donc ça les enfants de Murnau ? Le romantisme serait-il mort sous un tas de tripes avariées ? Pas sûr. En 1989, Robert Sigl offre un one-shot à la beauté fulgurante, un petit Laurin marchant sur les pas d’autres vierges du cinéma gothique.

Début du 20ème siècle : bientôt âgée de 10 ans, Laurine surveille son petit monde du bout de sa longue vue, offerte par un papa marin qui voyage beaucoup (beaucoup trop même, si vous voulez mon avis). Bientôt, l’absence du père va se doubler de celle, tragique, de la mère : on la retrouve morte un matin, tête la première dans l’eau. Cela aurait pu rester un simple accident si, la même nuit, Laurine n’avait pas vu un enfant paniqué demander de l’aide à sa fenêtre, avant d’être happé par une ombre. Seule à présent avec sa grand-mère, la petite fille entend des gémissements nocturnes, qui pourraient être ceux de sa mère défunte. Et quelle est donc cette lumière qu’on allume dans le château en ruine sur la colline ? Et peut-on faire confiance à cet instituteur qui séduit tant Laurine, y trouvant l’incarnation parfaite de ses daddy issues ? Ou à ce pasteur au regard de dément ? Pas d’illusions : le monde l’enfance y est aussi tourmenté que celui des adultes, menteurs, violents et tourmentés. Au milieu, petite Laurine voudrait comprendre en silence, incroyable Dora Szinetar dont le regard stupéfiant hante autant que celui d’Ana Torrent dans Cria Cuervos.

En opposition avec le cinéma underground cité plus haut, Robert Sigl fignole un objet envoûtant dont chaque plan renvoie sans cesse à un autre esprit germanique : celui du romantisme morbide, des contes de Grimm (l’innocente face à l’ogre), de M le maudit aussi. La très belle scène de terreur nocturne ouvrant le bal, où la mère de Laurin se perd dans une nuit noire alors que l’orage gronde au loin, est une vraie leçon d’atmosphère à elle-seule. Dans le soin morbide et féerique, dans l’ambiguïté savoureuse du surnaturel ou son regard mélancolique sur l’enfance, il y a sans doute à parier que le métrage a dû fasciner un certain Guillermo Del Toro, déjà très fan de son cousin mexicain Veneno para las hadas ou encore de L’esprit de la ruche, d’autres petites cousines filmiques de Laurin

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