Du sublime au grotesque, des visions aux visées, c’est tout l’art de Fulci condensé, à sa quintessence.

PAR ROMAIN LE VERN

A la Nouvelle Orléans, dans les années 20, un peintre est traqué par des bigots l’accusant de sorcellerie pour avoir osé peindre une toile représentant l’enfer, puis fouetté à coups de chaînes, puis crucifié, puis défiguré à la chaux vive; puis emmuré mort vivant, les poignets percés par des clous rouillés. Plus de 60 ans plus tard, Liza Merrill (merveilleuse Catriona McColl, déjà chez Fulci dans Frayeurs et La maison près du cimetière), hérite d’un hôtel de commerce et décide de le remettre en état avec ses employés en vue d’une prochaine réouverture. Évidemment, elle ignore tout de ce qui est arrivé plus de 50 ans plus tôt. Évidemment, elle ne sait pas qu’il s’agit d’une mauvaise idée, d’autant que la progression des travaux se révèle rapidement gênée par des évènements inexpliqués, des chûtes d’un échafaudage, des morts dans le sous-sol, des phénomènes surnaturels et, même, des zombies qui hantent les lieux. Aveuglée et vaillante, Liza ne se doute de rien et se met en tête d’élucider les affreux mystères de l’hôtel des Sept Portes… de l’enfer. Comme d’habitude chez Fulci, la vérité est invraisemblable et effrayante…

Voici venue l’heure des confessions : on adore Lucio Fulci, cinéaste multi-genre (giallo, drame, western, fantastique, comédie, film historique), même – et a fortiori – lorsqu’il fait n’importe quoi. Le combat du requin et du zombie dans L’enfer des zombies, on adore, et c’est un exemple parmi tant d’autres. Adepte du théâtre de la cruauté, il a fait le meilleur comme le pire, et parfois le meilleur du pire. La fin de sa carrière au début des années 90 que d’aucuns s’empresseront de trouver calamiteuse, possède selon nous un charme réel, propre à celui qui y croit encore, pleinement, qui aime ses monstres sans le moindre degré de cynisme. Pour beaucoup de goreux et de bisseux, L’au-delà, dernier volet d’une trilogie commencée avec L’enfer des zombies (aka Zombi 2) et Frayeurs, conçue dans le but de rivaliser avec celle d’un certain George A. Romero qui au fond draguait un territoire plus esthétique et plus politique, constitue sa masterpiece. On peut bien entendu discuter une telle affirmation et préférer des films tordus comme le démentiel western Le temps du massacre scénarisé par le sous-estimé Fernando Di Leo, propulsant Franco Nero au rang de star indiscutable du genre et déjà marqué par le désabusement comme les coups de fouet, ou la formidable Emmurée Vivante, ses visions proleptiques et sa petite musique qui revient dans une boucle obsédante. Mais L’au-delà s’avère il est vrai une pièce de choix dont on aime l’actrice principale (Catriona McColl, d’une beauté renversante, son personnage qui tente de tout comprendre en agitant ses cheveux et paraît extrêmement sain dans cet univers en putréfaction); la suspension d’incrédulité comme l’évidence de l’enquête (le «Livre d’Eibon» trouvé comme par miracle dans l’hôtel et qui évoque les 7 portes sur la Terre ouvrant directement vers l’Enfer; ce qui entre nous aurait quand même dû leur mettre la puce à l’oreille); le rythme somnambulique et l’inexorable plongée dans les ténèbres.

On aime aussi profondément l’étrangeté réelle du film, l’enchaînement de scènes tantôt gratuites tantôt inspirées, le refus d’entretenir un suspense artificiel (le spectateur sait où il se dirige en même temps que les personnages, résolus à accepter la fatalité, résolus à tolérer un plan final extirpé des enfers saisissant et terrible) ou de faire montre d’humour; la simplicité rudimentaire de sa mise en scène économe, sans épate (budget de 400000$); l’atmosphère picturale et teintée d’onirisme jouant du contraste entre le monde extérieur, solaire, qui n’a rien de fantastique et le monde intérieur, torturé, qui recèle des trésors d’horreur; la manière qu’il a de concilier des visions purement poétiques et des visions plus cradingues, des gros plans sur le visage d’une femme défigurée à l’acide sous les yeux de sa fille, sur les blessures infligées au peintre, sur la gorge d’une aveugle dévorée par son clébard, sur les cadavres bouffés par les vers, sur les poils des araignées dégustant un bibliothécaire qui en savait trop…

Picasso avait bien raison d’affirmer que le bon goût était l’ennemi de la créativité. Jamais peut-être le crade et le gore n’ont paru aussi beaux ; et, en ce sens, Fulci peut dire merci aux effets spéciaux de Giannetto De Rossi ainsi qu’à son compositeur doué, Fabio Prizzi, habile pour traduire les dérèglements du climat et ce qui grouille d’outre-tombe.

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