Des années avant Requiem for a dream (Darren Aronofsky, 2001), Last Exit to Brooklyn affirmait que l’écriture de Hubert Selby Jr. était cinématographique.

PAR ROMAIN LE VERN

Hubert Selby Jr. était le plus Célinien des écrivains américains. Au fil des années, il est devenu un chantre de la marginalité new-yorkaise. Ses romans ressemblaient à des odes à la déchéance, des pamphlets virulents sur les addictions générées par la civilisation américaine. Aujourd’hui, tout le monde se souvient de la descente aux enfers stroboscopique et musicale de Requiem for a dream, orchestrée par Darren Aronofsky, où quatre personnages isolés affligés de différentes formes de dépendance fredonnaient la même mélodie du malheur, séparés par des rêves qui contenaient les germes de leurs destructions. L’impact était si monstrueux qu’il pouvait prétendre à marquer le spectateur à vie. Plus de dix ans auparavant, le puissant Last Exit to Brooklyn, autre adaptation d’un roman de Selby pour le cinéma, ne faisait aucune pitié et laissait plus ou moins dans le même état dévasté.

Il était une fois l’Amérique racontée par ses enfants terribles. On pourrait rapidement asséner qu’il existe deux genres d’histoires US: les premières ayant notamment servi le cinéma humaniste de Capra perpétuaient le mythe d’un pays où tout était concevable; les secondes, plus rares, rendent compte des rêves brisés, suivent des laissés-pour-compte aux prises avec la société. Au même titre que Requiem for a dream qui doit avant tout se recevoir comme une parabole sur la solitude et le manque, Last Exit to Brooklyn appartient à cette seconde catégorie et, comme l’indique son titre, emmène le lecteur/spectateur tout droit en enfer. Là où généralement les écrivains n’osent pas tremper leurs plumes et les cinéastes planter leurs caméras. Le film s’avère représentatif de l’écrivain Hubert Selby Jr., lui-même originaire de Brooklyn. On peut lire dans le roman six nouvelles très noires qui ont comme dénominateur commun une capacité hallucinante à décrire le monde des déclassés du quartier de Brooklyn dans un contexte précis (les années 50). Des sujets brûlants sont évoqués sans fards (sexualité, lutte des classes, misère, prostitution, drogue, homosexualité). Lorsque le livre paraît en 1964, il génère un scandale monstrueux: trop sulfureux pour ceux qui refusent de voir cette réalité, il est interdit dans plusieurs états et un procès retentissant a lieu à Londres.

Dans certains romans de Selby (dont Last Exit to Brooklyn), le protagoniste se prénomme Harry. Comme dans Le démon (peut-être l’un de ses meilleurs), réputé pour être impossible à transposer au cinéma en raison de mots difficiles à retranscrire à l’écran (le personnage passe par plusieurs états intermittents avant de devenir un “monstre humain”). Le Harry de Selby est souvent décrit comme un personnage particulièrement primitif, le plus souvent violeur, vicieux, drogué, et dans le meilleur des cas, assassin compulsif. Considéré par ses contemporains comme un produit de la contre-culture, Selby connaît Brooklyn comme sa poche: il l’a quitté adolescent pour s’engager dans la marine marchande. Atteint de tuberculose, il a été hospitalisé pendant quatre ans (le temps de devenir accro à la morphine), avant d’être déclaré incurable et renvoyé chez lui “pour mourir”. Au lieu de se morfondre, il s’est mis à écrire en racontant ses souvenirs d’enfance liés à Brooklyn. Six ans plus tard, ses notes prennent leur forme définitive dans Last Exit to Brooklyn (64). Après une période de toxicomanie, Selby se soigne tout seul comme un grand et publie en 70 La Geôle qui selon l’auteur s’avère «l’un des romans les plus dérangeants jamais écrits». Lui-même n’arrive même pas à le relire. Au moment où il pensait tomber dans l’oubli, plusieurs de ses livres sont (re)découverts dans les années 80 par une génération plus jeune grâce au soutien du polyvalent Henry Rollins et cette adaptation de Uli Edel, en 89, qui incite légitimement à la curiosité. Le succès artistique de Requiem for a dream a également contribué à ce qu’une nouvelle vague de lecteurs se précipitent dessus.

Chez Selby, la forme est la meilleure amie du fond. Le contenu et le style ne faisant qu’une seule force. L’une des nouvelles de Last Exit to Brooklyn retrace l’itinéraire de la prostituée Tralala (Jennifer Jason Leigh dans le film). Le début de la nouvelle est écrit avec des phrases très courtes qui traduisent la rapidité et l’avidité du personnage. Au fur et à mesure que celui-ci progresse dans sa déchéance, les phrases s’allongent jusqu’à durer des paragraphes entiers. La tension et le rythme de la prose représentaient ainsi pour Selby le seul moyen de refléter le cycle dynamique d’un individu avant l’effondrement. Spécialisé dans les fictions doloristes (on lui doit Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, en 1981), le cinéaste Uli Edel semble respecter cette cadence. Lui qui a découvert Last Exit to Brooklyn après sept ans d’études dans un collège de Jésuites. Pour lui, il s’agit d’une révélation: le livre lui donne l’impression de découvrir l’horreur insoupçonnée de ce bas monde. Cette fureur ne l’a pas quitté et trouve son paroxysme dans cette adaptation filmique. Pendant le tournage, son équipe et lui ont vécu un enfer en filmant Brooklyn non pas dans des décors de studio mais dans les rues mal famées de Red Hook, qu’ils considèrent comme l’un des endroits les plus dangereux au monde.

Au centre de cet enfer polyphonique, se trouve un ange. A savoir Jennifer Jason Leigh, l’une des meilleures actrices du cinéma US (l’une des plus sous-estimées aussi), habituée aux rôles extrêmes, qui se révèle une nouvelle fois à la hauteur de son talent en se laissant filmer dans des états et sous des angles extrêmement risqués pour une actrice dite Hollywoodienne (ce que Jennifer n’a jamais été et ne sera jamais). Des décennies après le choc des rencontres et des cultures, que reste-t-il de ce Last Exit to Brooklyn? Des personnages laissés à l’abandon. Harry, un ouvrier syndicaliste dégoûté par sa femme qui essaye entre deux gueules de bois d’organiser des grèves. Un marin tabassé à mort par des voyous qui ne respectent rien ni personne. Une prostituée paumée qui use de ses atouts pour détrousser des marins de passage avec la complicité de ses amis et finit dans des conditions abjectes. Voyez un peu l’humanité bouchère de Selby. Le plus beau compliment que l’on puisse faire à Uli Edel, c’est d’avoir su retranscrire cette poisse qui engourdit le cœur, cette corruption qui ne rigole pas avec les petits joueurs, cette petite liturgie cauchemardesque du quotidien palot, avec cette musique de Mark Knopfler, ex-leader des Dire Straits, qui étreint pendant longtemps.

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