[LARS VON TRIER] Des cailloux dans ta chaussure

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Depuis toujours, Lars Von Trier adore mĂ©langer les petites expĂ©rimentations dans des trilogies imposantes (Epidemic entre The Element of Crime et Europa ; Les idiots entre Breaking the Waves et Dancer in the dark ; The five Obstructions entre Dogville et Manderlay ; The Direktor entre Manderlay et le toujours pas tournĂ© Washington). On a beau ĂŞtre l’un des plus grands cinĂ©astes actuels, on n’oublie jamais de s’amuser en petit comitĂ©.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Expérience numéro 1 : Nocturne
Un court-métrage réalisé en 1980 qui montre comment par une chaude nuit d’été une jeune femme émerge d’un cauchemar. Elle souffre d’une maladie oculaire qui menace de la rendre aveugle (faut-il voir un lien avec Dancer in the Dark ?). En seulement neuf minutes, Lars Von Trier signe un cauchemar éveillé et languissant avec au centre un personnage assailli de diverses phobies dont la première pourrait bien être celle du réalisateur lui-même: le contact humain. Aux antipodes des conventions, la narration prend le parti de dérouter le spectateur et réserve quelques surprises inattendues. C’est la spécialité de Lars Von Trier où les dénouements de ses films apportent une signification particulière au récit.
Scène marquante: Le plan d’ouverture, longtemps muet puis brutal. Dans son genre, inoubliable.

Expérience numéro 2 : The Element of Crime
Premier long-métrage du réalisateur, The Element of Crime, s’impose comme une sorte de puzzle mental aérien sépia dans lequel on suit la quête d’un tueur en série par un flic. Le premier plan, marquant, montre un étrange hypnotiseur au Caire qui prend sous traitement un individu et l’emmène dans ses contrées psy. Au fil du parcours intérieur, on découvre ce qui le turlupine et l’effraie intimement et dont lui-même n’est pas conscient. On retrouvait un peu la même démarche dans les expériences de Tarkovski et La Clepsydre de Wojciech Has (1973), où ce dernier retranscrivait le cauchemar éclaté d’un homme coincé dans un labyrinthe, enfant, et témoin des abominations d’un pays sclérosé : la Pologne. Sans en dire trop, The Element of Crime est un voyage hypnotique, conçu comme une plongée dans les traumatismes inconscients. Ce coup d’essai est un coup de maître tant par l’ambiguïté qu’il parvient à susciter que l’immense bain formel audacieux. Qui s’achève sur une pirouette finale. L’élément du crime est dissimulé en chacun de nous. Le dernier plan de The Element of Crime est l’antithèse type d’un dénouement spectaculaire comme il sera tenté d’en faire plus tard avec Dancer in the Dark ou Dogville. A l’époque, Lars provoquait encore mieux sans nécessairement en foutre plein la gueule. Il s’agit d’un champ contre champ inattendu – aux antipodes des longs mouvements de caméra sophistiqués, des plongées et contre plongées auxquels nous avons eu droit avant – entre le héros et une bestiole. On tombe sur une impasse : c’est le retour à la vraie vie.
Scène marquante : le champ contre champ final.

Expérience numéro 3 : Europa
Europa est un rêve cotonneux et sépia, complexe et fulgurant. Leopold Kessler (Jean-Marc Barr), jeune Américain d’origine allemande, part pour l’Allemagne en octobre 1945. Il veut contribuer à la reconstruction du Vieux Continent et va découvrir l’amour et ses propres contradictions dans une Allemagne déchirée et détruite. Qu’on le veuille ou non, c’est une révolution formelle puisque le film use du rétroprojecteur pour scinder l’écran en deux parties et montrer le poids du passé. Le jeu sur la couleur et le noir et blanc, l’incrustation des images et surtout la rigueur d’une histoire aride et en même temps très sentimentale (sentimentale dans le sens LVT, c’est-à-dire naïf et ironique), contée par Max Von Sydow, contribuent à déstabiliser le spectateur qui doit à tout prix se fondre dans ce film unique avec un dénouement terrible où luit La source d’un certain Bergman.
Scène marquante: la première scène construit comme une séance d’hypnose sur des rails de train, avec la voix de Von Sydow qui semble revenir de loin.

Expérience numéro 4: Les Idiots
Un groupe de jeunes gens dotés d’un appétit de vie féroce passe son temps à traquer la bêtise. Ils explorent les valeurs cachées et les moins appréciées de l’idiotie et les confrontent à la société dans laquelle ils vivent. Ils sont ravis à chaque fois que l’un d’entre eux trouve une nouvelle maniere de dépasser les limites de la bêtise. Karen rencontre par hasard trois membres du groupe et devient involontairement impliquée dans leur petit jeu. Une scène de partouze improvisée, des acteurs qui rigolent ensemble en se contrefoutant de la caméra, métaphore sociale proche d’une certaine Grande Bouffe, refus d’appartenir au monde des adultes et donc des sales conformistes, extase devant les choses les plus régressives de l’existence, plaisir et joie de provoquer. Une descente aux enfers ou une expiation? Peu importe. Le résultat est très drôle, très dérangeant et très équivoque. Au bout du compte, témoin des manipulations, le spectateur qui est censé avoir une longueur d’avance sur tout ce qui se déroule sous ses yeux passe pour le dernier des idiots. C’est la même morale pour tous les Lars Von Trier mais plus précisément pour celui-ci: tout spectateur sagement civilisé, confortablement installé dans sa petite vie de Sisyphe, doit se prendre la petite claque de Lars pour qu’il se rappelle à quel point il est couard, hypocrite et con. En écho aux épisodes de The Kingdom où il nous affirmait avec le sourire que si on avait trouvé un épisode ennuyeux et médiocre, il fallait que l’on regarde notre vie pour constater à quel point elle était aussi ennuyeuse et médiocre. Loin de jouer les pères moralisateurs, LVT se contente juste de se moquer. Comme rien n’est à prendre au sérieux, comme tout est trafiqué depuis le départ, on peut allégrement s’amuser de la provocation toujours féroce avec laquelle le cinéaste, totalement conscient de son sentiment de supériorité, se met tout le monde à dos et cherche les embrouilles au pauvre gars qui a payé sa place de cinéma plein tarif. Expérimentation? Le Dogme 95 qui a permis l’apparition de Thomas Vinterberg (Festen, formidable).
Scène marquante : la scène finale des adieux où les idiots cessent soudainement de l’être.

Expérience numéro 5 : Five Obstructions
Dans la phase humiliante post-Bjork, on peut citer Five Obstructions. Avec Le miroir de Tarkovski, The perfect human de Jorgen Leth est l’un des films que Lars Von Trier vénère le plus au monde. Comme Tarkovski n’est plus de ce monde, sa victime sera donc Jorgen Leth à qui il demande de tourner cinq remakes de ce court-métrage. Obstructions à la clé. Et déjà, loin des mélos puissance Cannes et autres histoires bouleversantes qui déchirent le cœur (Breaking the waves), Five obstructions apparaissait comme une parenthèse documentaire dans la filmographie du cinéaste qui adore expérimenter et triturer les figures imposées des genres (la comédie musicale faussement optimiste et ses clichés niais retournés comme des crêpes dans le subversif Dancer in the dark). Le Lars avait – très bonne nouvelle – décidé de se faire encore plus méchant et grinçant qu’à l’accoutumée en appliquant ses principes totalitaires sur le pauvre Jorgen Leth, puni comme Bjork de son temps, qui devait refaire cinq fois son film avec des consignes du genre strict. Le réalisateur d’Europa ayant un but secret : celui de faire de cet «homme parfait», un être banal, insignifiant. Cette expérience (parfois dérangeante) était digne d’intérêt parce qu’elle ne concernait plus deux cinéastes qui faisaient mumuse entre amis. De fil en aiguille, elle devenait une authentique leçon de cinéma qui faisait prendre conscience des limites à ne pas franchir. Jusqu’où peut-on aller dans la provocation ? Est-ce que, par amour de l’art, on doit oublier sa bonne conscience pour aller tourner une scène dans le lieu le plus sordide au monde ? Parallèlement, Five obstructions était doublé d’une réflexion plutôt pertinente sur le processus de création. Un peu à la manière d’Epidemic, le second long-métrage de Lars Von Trier, qui oscillait entre docu et fiction et démontrait que des éléments de la vie de tous les jours pouvaient s’intégrer dans un récit. A l’époque, on apprenait que le dessein de Lars était de faire des films qui soient aussi gênants qu’un caillou dans une chaussure. Ce film résolument ludique en était un gros. Sans doute parce qu’il n’hésitait pas à aller jusqu’au bout de son procédé, s’amusait des commandements péremptoires et of course parodiait un fameux Dogme mis en place par un certain Lars.
Scène marquante : Jorgen Leth qui bouffe un festin rabelaisien au milieu des pauvres morts de faim.

Expérience numéro 6 : Le Direktør ou l’utilisation du Automavision®
Nouvelle expérience désormais: en bon cinéaste dictateur qui impose des règles immuables en quête d’intransigeance et d’une paradoxale pureté (il se fantasme sans doute comme le Dreyer des temps modernes), Lars situe l’histoire hautement anecdotique du Direktør dans le lieu le plus anti-cinématographique qui soit (une entreprise) et, en auscultant les relations humaines dans un microcosme propice aux petites lâchetés, profite d’une imposture pour disséquer les malentendus, traquer les faux-semblants, jouer sur les mots. Au creux de son récit déstructuré, il emballe sa petite boutique des horreurs avec une froideur impassible et multiplie les mises en abyme vertigineuses (le jeu dans le jeu, le simulacre cinématographique comme réceptacle de l’hypocrisie). Le récit est construit en différents actes dont les rebondissements sont résumés par LVT lui-même au bon souvenir de The Kingdom : il reste cette fois derrière sa caméra, ne se bande pas les yeux pour se protéger d’un possible accouchement d’Udo Kier, remplace les voix-off sentencieuses de Dogville et Manderlay par ses commentaires arrogants et filme tout ce petit monde de l’extérieur. Lars Von Trier ne fait pas ses films comme les autres. Soit. Avec Le Direktor, il propose une nouveauté. C’est en effet le premier long métrage à utiliser le Automavision®, un procédé cinématographique de prise de vue (et de son) développé dans l’intention de réduire l’influence humaine sur l’œuvre en convoquant l’arbitraire, pour obtenir une surface dépourvue d’idéologie et détachée des habitudes pratiques et esthétiques. Après une mise en place artistiquement optimale de la caméra (décidée par le directeur de la photographie), un ordinateur programmé décide tout seul quels paramètres changer (inclinaison, panoramique, focale, diaphragme, positionnement horizontal et vertical). Pour le son, il existe des paramètres équivalents, modifiés de la même manière après les mises en place de l’ingénieur du son.
Scène marquante : le monologue final de LVT.

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