Une jeune femme muette, violée deux fois en un jour, devient une tueuse, arpentant les rues sombres de New York avec un calibre 45. Abel Ferrara et Zoë Lund dynamitent le vigilante movie.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Après un film pornographique improbable (The Nine Lives of a Wet Pussy) et un trip horrifique attachant (Driller Killer), le cinéaste halluciné révèle dans ce long métrage les thématiques de ses prochains films (sexe, violence, religion) en plongeant dans les bas-fonds new-yorkais avec un style néoréaliste trash qui, en son temps, fit mouche. William Friedkin en est tellement tombé amoureux qu’il a poussé la Warner à le distribuer.

Et si un petit chaperon rouge muet et inoffensif paumé dans la Big Apple agressive des années 80 se transformait la nuit en grand méchant loup gangrené par la haine des hommes? L’ange de la vengeance, d’Abel Ferrara, épouse la vie schizophrène d’une femme oubliée par l’existence. Son intrigue se révèle on ne peut plus sommaire. Sa durée (1h15), extrêmement courte. Thana, une jeune couturière muette, se fait violer à deux reprises dans la même journée : une première fois par un homme masqué qui menace de la retrouver ; une seconde par un cambrioleur qui profite de son traumatisme et du fait qu’elle soit partiellement désapée. Son mutisme est un handicap considérable dès lors qu’il s’agit de hurler à l’innommable. Elle ne peut pas se défendre face aux provocations des hommes et se contente de baisser la tête. Moment d’impuissance confessée qui sera repris par Ferrara dans The Addiction, film de vampires arty réalisé dans les années 90 avec un autre personnage féminin puissant, incarné cette fois par Lily Taylor. Pour Thana (comme Thanatos), le flingue devient un moyen d’expression vindicatif. Son univers est contaminé par le rouge-sang de la vie et de la mort (elle est pucelle avant les deux viols) qui corrompt sa vision de la sexualité et par extension des hommes uniformément décrits comme des bêtes.

Passant de frêle ingénue à meurtrière sanguinaire, Zoe Lund – qui s’appelait encore Zoe Tamerlis, venait d’avoir 19 ans et avait tapé dans l’œil de Ferrara, ce dernier faisant des pieds et des mains pour l’avoir dans son film – progresse dans la violence comme un personnage qui aurait subi une descente aux enfers névrotique orchestrée par Roman Polanski. L’actrice (sublime) parvient à transmettre des émotions viscérales sans utiliser de mots, par la plus simple expression de son visage résigné. Dans une scène, toutes les collègues de son atelier couture reluquent dans l’immeuble d’en face un patron et sa secrétaire qui font l’amour en ayant pris le soin de laisser les rideaux ouverts. Le patron de l’atelier se retourne vers Thana avec un regard concupiscent et cette dernière exprime un regard dominateur de désir, celui des beautés fatales qui chassent leurs proies. Idem lorsqu’elle va dans un bar et qu’elle écoute attentivement l’histoire d’un pauvre type trompé par sa femme… avec une autre femme. La tête penchée, sirotant innocemment son breuvage.

Mrs 45, c’est le titre américain de L’ange de la vengeance. Il fait référence au colt 45 d’un des deux violeurs que l’héroïne traînera avec elle et avec lequel elle pointera sur toutes ses victimes, machistes ou non. A elle seule, elle inverse la tendance et montre une femme plus violente que les hommes. On peut aussi voir dans ce chemin de croix une métamorphose intellectuelle et physique. Une fois contaminée par la violence, la miss révèle progressivement son corps et perd son inhibition, sa timidité, ses émotions. Thana devient la machine robotisée que son entourage cherchait à conditionner à travers un travail à la chaîne basé sur la répétition des gestes (elle repasse plusieurs fois une chemise avec le fer qui lui a permis de se défendre de son second agresseur). Elle n’est pas si éloignée des héroïnes de bande dessinée, proche du cinéma d’exploitation, jusque dans son look «dressed to kill». En ce sens, la bande-son est extrêmement travaillée, hypertrophiant les sommets de violence. Chaque fois que Thana sort son flingue, on entend des accords obsédants de saxophone que l’on doit à Joe Delia, compositeur également présent sur Bad Lieutenant ou Body Snatchers. Il fait partie de la Ferrara’s team au même titre que Nicholas St John, ami d’enfance et scénariste attitré de la première période (de Driller Killer à King of New York en passant par The Addiction).

A l’instar de Frank Hennenlotter (Basket Case) – avec lequel il partage le goût des expériences fauchées mais pleines d’astuces – et Martin Scorsese – son inspiration première –, Abel Ferrara situe idéalement l’action de son récit à New York qu’il décrit comme une mégalopole grouillante, un univers glacial et violent où les personnages ne communiquent pas. Il faut en voir une parabole à travers l’agressivité de la collègue de bureau (double féministe de Thana – le «sister» que l’ange déguisée en nonne prononce lors de la grande scène finale du bal masqué) que l’on sent frustrée et qui par ses injonctions essaye de dominer un pauvre photographe dragueur. Ou encore cette logeuse, rongée par l’ennui et maquillée comme une voiture volée, qui se sert de son chien pour aborder les autres et bride l’épanouissement de l’héroïne naguère vulnérable, en n’hésitant pas à violer son intimité et à farfouiller chez elle dès lors qu’elle a le dos tourné.

A en croire Ferrara, les événements les plus traumatisants (par exemple, un viol dans les ordures) deviennent bénins dans le tumulte urbain et contribuent à ce que la violence soit «banalisée». Au-delà de ce qu’il raconte, L’ange de la vengeance doit être vu comme les prémisses d’une thématique obsessionnelle chez Abel Ferrara qui se répercutera dans quasiment tous ses films dont Bad Lieutenant où un flic corrompu jusqu’à l’os (Harvey Keitel, magistral) enquête sur le viol d’une religieuse. A ce sujet, le premier violeur masqué dans L’ange de la vengeance est incarné par Ferrara lui-même qui a pris à l’époque le pseudonyme Jimmy Laine. Cette apparition suscite beaucoup de questions mais on peut se demander s’il ne s’agit pas finalement de faire un lien avec le précédent Driller Killer où lui-même se mettait en scène dans le rôle d’un psychopathe en n’ayant pas trop besoin de forcer les traits.

On résume souvent L’ange de la vengeance à un simple vigilante movie, calqué sur les principes de Justice sauvage (Phil Karlson, 1973) ou Un justicier dans la ville (Michael Winner, 1974), ou même au chant du cygne du Rage and Revenge dont les références restent Week-end sauvage, de William Fuet et Viol et châtiment, de Lamont Johnson. En réalité, plusieurs détails amènent à penser que Ferrara démonte avec son scénariste les codes du genre pour répondre à la question de la représentation de la violence dans le cinéma américain (Les chiens de paille, de Sam Peckinpah ; Orange Mécanique, de Stanley Kubrick ; Délivrance, de John Boorman, trois films contenant des scènes de viol marquantes) et laisser apparaître une profonde absurdité désamorçant la loi du Talion. Peckinpah et Boorman privilégiaient le réalisme tandis que Kubrick donnait dans l’anticipation. Dans L’ange de la vengeance, Ferrara puise dans une imagerie quasi-fantastique.

Le climax du film ne se déroule pas par hasard pendant un bal costumé. C’est même pour cette raison qu’il échappe aux étiquettes et ne doit pas être rangé aux côtés d’avatars comme I spit on your grave, de Meir Zarchi dont l’ambition semblait de filmer la plus longue scène de viol au cinéma (pas moins de vingt minutes) en donnant plus d’importance au spectaculaire qu’à la réalité issue du fait-divers (Zarchi fut témoin dans les années 70 du viol d’une femme violée et battue par deux loubards). Ou encore La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven – la différence vient du fait que les deux filles séquestrées ne peuvent pas se venger. Le script dégueulasse, commandé par Sean Cunningham (Vendredi 13) et le résultat avaient pour but affiché de mettre sens dessus dessous ceux qui fréquentaient les drive-in de l’époque. De manière discrète, et seulement au gré de multiples visionnages, on pouvait déceler le sens de l’humour typique chez Craven ne serait-ce qu’avec les deux flics abrutis qui essayaient de retrouver les deux adolescentes et tombaient d’un camion sur fond de musique country ou encore ces plans sur les cascades de rivière. Dans L’ange de la vengeance, le personnage principal finit déguisée en nonne perverse, proche d’un Charles Bronson au féminin, sans moustache.

L’enchaînement exponentiel des séquences gore et la progression d’un personnage iconique contribuent presque à détacher le film de la réalité. Les traits ironiques (le suspens autour du chien de la voisine que Thana essaye de faire écraser ou encore les corps de cadavres transformés en pâté pour clebs) donnent un second degré, soulignant que le but du film est de livrer une alternative parodique entre film d’horreur grand-guignolesque (le découpage des membres par Thana) et thriller féministe (vengeance d’une femme sur des hommes fauves). Un peu comme dans Driller Killer, où Ferrara incarnait un tueur fou qui trucidait tous les quidams à sa portée avec une perceuse – sans fil! Si on a souvent assimilé Abel Ferrara au petit frère de Martin Scorsese pour la capacité à retranscrire une atmosphère poisseuse, on le sent sur L’ange de la vengeance presque plus proche de Brian de Palma. La scène finale du bal masqué avec l’utilisation des ralentis évoque celle de Carrie qui oppose une figure marginale à un groupe indistinct (les autres) et emmène le fil narratif vers une dimension baroque. En réalité, l’utilisation des ralentis et la singularité du personnage principal muet se révèle plus redevable à Thriller – en grym film, de Bo Arne Vibenius (1974). Un thriller très impressionnant, réalisé par l’assistant de Bergman sur Persona et L’heure du loup (beaucoup considèrent le cinéaste suédois à la base des Rape and Revenge grâce à La Source), qui reste encore plus méconnu que L’ange de la vengeance et qui a servi d’inspiration à Quentin Tarantino pour le personnage borgne de Elle Driver (Daryl Hannah dans Kill Bill).

Comme L’ange de la vengeance, Thriller – en grym film connaît des montages différents en fonction des pays dans lesquels il est sorti. L’un d’entre eux contient des inserts pornographiques pour renforcer la douleur du viol. Chez Ferrara, la douleur ne se lit que sur le visage de la regrettée Zoe Lund, sublime actrice décédée en 99 d’une overdose. Icône underground, elle a notamment co-écrit le scénario de Bad Lieutenant et même, selon ses dires, supervisé des scènes intégrales. On lui doit également un court métrage hallucinant d’intelligence (Hot Ticket, 1993).

Ajoutons que L’ange de la vengeance a servi d’inspiration à l’underground A gun for Jennifer, qui raconte quasiment la même histoire, en cherchant son identité quelque part entre le «rape and revenge» et le «death wish», en montrant des femmes qui ont des couilles de plomb et n’ont plus peur de jouer à Thelma et Louise.

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