L’évangile selon Buñuel. Deux pèlerins décident de se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle et rencontrent en chemin toute l’histoire de l’Eglise. C’est donc cette odyssée que raconte La Voie Lactée (1969). Une errance qui, dès les portes de Paris, se transforme en excursion délirante dans le temps et dans l’espace. Parmi les rencontres que feront nos deux touristes, quêteurs de vérité, se trouvent Dieu le Père, un évêque hérétique du quatrième siècle, le Christ et ses disciples, des inquisiteurs, le marquis de Sade, un jésuite, un janséniste, une convulsionnaire, une prostituée… Mais ils vont aussi et surtout se trouver personnellement mêlés aux multiples querelles qui, depuis ses origines, ont jalonné l’histoire de l’Eglise. Sujet que Luis Buñuel et son coscénariste Jean-Claude Carrière maîtrisent sur le bout des doigts pour s’être plongés avec une intense jubilation dans les controverses théologiques.

Produit par l’indispensable producteur français Serge Silberman (celui des derniers Bubu), La Voie lactée est donc né de deux envies que Buñuel traînait en lui, plus précisément de son éducation religieuse et de son appétence pour le surréalisme. Soit parler des hérésies religieuses et montrer le Christ sous son aspect le plus familier, le plus banal (ici incarné par un amusant Bernard Verley). On peut y voir un lien étroit avec Simon du désert (1965), moyen métrage inachevé de Buñuel ayant sonné le glas de la période mexicaine de son cinéma. En résulte cette histoire complexe et fourmillant d’informations comme de subversions, racontée de façon suffisamment simple et fluide pour ne pas céder à la tentation du décrochage. Parce qu’il y a bien quelque chose d’autre, de poétique et de surréaliste dans cette forme aventureuse du récit picaresque, scandée d’incursions spatio-temporelles multiples, conjuguant le présent au passé, le réel à l’imaginaire, l’autoroute du Sud aux paysages de Palestine, une auberge espagnole à l’auberge de Cana, et les discours de Priscillien l’hérésiarque aux palabres d’un maître d’hôtel aussi ferré sur les preuves de l’existence de Dieu que sur l’ordonnance d’un menu. La liberté totale que s’octroie ce cher Buñuel inspirera sans doute son ami Salvador Dali pour son merveilleux et non moins vagabond Impressions de la Haute Mongolie (1977).

A sa sortie, La Voie lactée a divisé, conçu à contre-courant d’une époque qui déclarait la mort de Dieu et des religions. Equivoque comme tout Buñuel qui se respecte, il est apparu aux uns comme un terrible pamphlet blasphématoire contre les dogmes religieux et aux autres comme la manifeste évidence que Buñuel était croyant ; pour cette dernière option, ce serait tout de même oublier ce que le cinéaste espagnol n’a pas oublié et n’oubliera jamais, à savoir cette photo de dignitaires ecclésiastiques faisant le salut fasciste au côté d’officiels devant la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. D’autres encore y vont une critique des dogmes politiques de l’époque, annonciatrice des violences terroristes des années 1970. De toutes ces positions extrêmes, Buñuel, athée farouche tout en étant fasciné par les rites, en riait ouvertement – ne jamais oublier sa phrase culte, mélange d’humour et de provocation qui ne laisse pas de place à la logique: Grâce à Dieu, je suis athée! De même qu’il rirait sans doute en apprenant que son film a désormais une rue!

On l’a toujours jugé provocateur en raison du Chien Andalou et de L’âge d’or; or, chez lui, tout part spontanément d’une association d’idées, d’un souvenir, d’une obsession ou d’une émotion. Loin du message martelé, de la lourde démonstration, Buñuel n’aimait rien tant que les paradoxes, les zones floues, sans jamais renier son précepte bataillien: «Le monde n’est habitable qu’à condition que rien ne soit respecté». En fait, son ironie est sans hargne ni mesquinerie antireligieuse. Et c’est un peu le grand malentendu de son cinéma. Il fait en réalité partie, et on ne l’aura compris que trop tard, de ces individus ayant gardé la jouissance d’une forme de perception intuitive et analogique, détruite chez la plupart des autres humains par l’apprentissage de la pensée rationnelle. C’est pour cela qu’il a toujours refusé de se prêter au jeu des explications et des justifications, qu’il considérait le cinéma comme une arme magnifique pour expliquer le monde des rêves et le gouffre de nos pulsions. Aussi, derrière toute cette érudition étourdissante, ce vernis de froideur apparente et ces entrelacs formels magnifiques (rêve et réalité, transparence et ambiguïté, sérieux et humour, vrai et faux, clarté et brouillage, manipulation du temps et de l’espace), Buñuel ne raconte au fond qu’une chose: la petitesse, la sottise des hommes, face à l’immensité du mystère et la grandeur du monde. Aveugles, se mentant à eux-mêmes, les hommes ont beau chercher la vérité, ils ne parviennent pas à saisir la moindre étincelle de poésie. Celle, susceptible de leur permettre d’atteindre l’épiphanie, la grâce, l’éblouissement, la transcendance. C’est pourtant bel et bien ce que l’on touche du doigt, dans La voie lactée, le temps d’une séquence magique et inoubliable de pure narration historique narré par le curé espagnol/Julien Guiomar. Cela se joue à rien, au coin d’une table. C’est aussi simple que ça.

Réalisation: Luis Buñuel. Scénario: Luis Buñuel & Jean-Claude Carrière. Avec: Paul Frankeur, Laurent Terzieff, Delphine Seyrig… Sociétés de production: Greenwich Film Productions & Medusa Produzione. Durée: 105 min. Sortie: 1969

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