[LA VIE COMME ÇA] Jean-Claude Brisseau, 1978

Brisseau avant Brisseau. On vous avait déjà dit qu’il fallait revoir Un jeu brutal (1982), faux thriller dément racontant le face-à-face entre un ogre et une diablesse handicapée, anticipant déjà tout ce qui suivra chez le réalisateur de Céline (1992) et De Bruit et de fureur (1988). Tout était déjà là, ou presque, dans La vie comme ça, ce téléfilm réalisé pour l’INA, et de ce fait, encore plus rare. À vrai dire, on imagine difficilement une telle chose diffusée à la télévision française, celle d’hier comme celle de maintenant. Le résultat va bien au-delà de la simple curiosité, se rapprochant plutôt de la fable visionnaire, dans ce qu’elle a de pire à raconter.

Future compagne, monteuse et muse de Brisseau, Lisa Heredia, rayonnante de calme, enfile la robe d’Agnés, une jeune fille quittant le lycée sur un coup de tête. Le travelling d’ouverture, fébrile, ramène d’ailleurs aux salles de classes agitées de De bruit et de fureur. Décidée à se lancer dans le grand bain de la vie, Agnes fait une pierre deux coups: elle s’installe avec sa meilleure amie, assez aisée, et s’en va bosser dans un petit service administratif. Sous l’égide des Films du Losange, Brisseau récupère quelques icônes Rohmeriennes telles que Marie Rivière, en coloc langoureuse, Rosette ou Pascale Ogier, ici en petite souris tapant des textes à l’orthographe incertaine: pratique. Et trompeur aussi. La vie comme ça, c’est le Rohmer d’une dimension parallèle, où la spontanéité et la technique fragile (prise de son direct, 16 mm, comédiens plus ou moins professionnels) s’accordent à un univers antinomique du réalisateur des Nuits de la pleine lune. Les grandes villes bétonnées ont écrasé la Bretagne solaire et l’insouciance a été foutue au cachot. On ne minaude plus, on souffre, on crève. Pas vraiment la priorité du cinéma français à l’époque, la banlieue parisienne devient le terreau d’un cauchemar bien réel. Les HLM de Bagnolet ont bien poussé et accueillent leurs locataires dans une atmosphère de chaos sourd: première séquence dans la cité, et déjà un corps explosé sur le bitume, une suicidée, la deuxième en sept mois nous dit-on. Les passants regardent, touchent, inspectent. «Oh, elle a rebondi comme une bille».

Comme dans De bruit et de fureur (et oui encore…), Brisseau observait déjà les banlieues laissées à leur propre sort: pétage de plomb, vieille dame égorgée dans les caves, combats de rue, macchabée retrouvé trop tard… La vie quotidienne scrutée comme un petit théâtre de la cruauté mais sans l’onirisme qui fera plus tard le cachet des grands films de Brisseau: il ne reste que la pourriture, le sang, comme si on avait dépouillé Le Locataire de Roman Polanski (1976), de ses oripeaux hallucinatoires et fantastiques. Le monde du travail lui, ne se porte pas mieux: dénonçant les agissements douteux de son supérieur, l’héroïne est mise au ban de l’entreprise. Même s’il décrit les employés comme autant d’archétypes fantasques, Brisseau évoque avec beaucoup de fermeté et sans manichéisme (les femmes sont parfois complémentaires des hommes dans l’ignominie et l’entraide masculine faisait déjà des ravages), le harcèlement moral et sexuel. Fort de café sans doute de la part d’un Brisseau, mais le propos, résonnant si fortement aujourd’hui, trouble autant par sa radicalité que son acuité.

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