La France a les films qu’elle mérite.

PAR ROMAIN LE VERN

Déjà repérée dans More, de Barbet Schroeder, où son apparente fragilité contrastait avec la douleur de l’expérience, Mimsy Farmer, actrice culte des années 70, icône de la libération sexuelle, ressemble à un ange perdu dans un enfer. En plein bocage normand, à l’aube du crépuscule, deux chasseurs, animés par leurs pulsions animales et gravement éméchés (Jean-Pierre Marielle et Philippe Léotard) s’attaquent sous le regard impuissant d’un troisième larron (Michel Robin) à une proie sans défense (Farmer donc, une étrangère de passage dans la région). Cette dernière parvient à blesser l’un de ses agresseurs avec un fusil et à s’échapper. De peur qu’elle alerte les gendarmes, les autres chasseurs la traquent comme du gibier. En d’autres termes, La traque respecte scrupuleusement les us et coutumes du survival sur fond de Rage and revenge. C’est une tentative terriblement courageuse tant le genre n’était clairement pas le bienvenu par chez nous.

L’agression, brève mais marquante, est filmée avec un réalisme assez impressionnant (on est plus proche d’un cas comme Œil pour œil – I spit on your grave, de Meir Zarchi, sans la volonté d’exploit – souvenez-vous, la scène du viol durait plus de dix minutes). Très étrangement, Leroy semble aussi intéressé par la charge sociale que le caractère strictement ludique du genre. Dans sa description d’une France franchouillarde, ce récit de chasse à l’homme s’inspire autant des Chiens de Paille, de Sam Peckinpah (rejet de la communauté, scènes paroxystiques finales, même confrontation beauté/laideur) que de Dupont Lajoie, de Yves Boisset (un homme viole et tue la fille d’un ami et laisse la communauté aveuglée par la haine accuser une bande d’immigrés arabes) ou de Claude Chabrol période Que la bête meure ! (les chasseurs appartiennent à la petite bourgeoisie des notables). On peut observer malgré tout les liens qu’entretiennent les différents chasseurs : ils font bloc, doivent se plier aux décisions collectives. Lorsque l’un d’entre eux manifeste des scrupules (Jean-Luc Bideau), il est automatiquement rappelé à l’ordre par un autre (Michael Lonsdale) qui, comme par hasard, soutient son élection au conseil général. Pas étonnant que cela se passe dans une atmosphère marécageuse: le marasme ici est humain.

Le casting est idéalement composé de trognes de l’époque (Jean-Pierre Marielle, Philippe Léotard, Jean-Luc Bideau, Michel Lonsdale, Michel Constantin). Aujourd’hui, quand on parle (à ceux qui s’en souviennent) de Serge Leroy, beaucoup pensent essentiellement à Légitime violence, sorte de Justicier dans la ville made in France où un père venge les membres de sa famille froidement assassinés, qui a terriblement mal vieilli. Pourtant, de même que Les Passagers, fausse déclinaison du Duel de Spielberg et Attention les enfants regardent, avec Alain Delon en super-méchant contre des enfants, La traque vaut mieux que ce silence. Leroy y enregistre, sèchement, sans artifice, la misère sexuelle, la bestialité humaine et, surtout, l’hypocrisie sociale. La fin, désespérée et tragique comme la bande-son de Giancarlo Chiamarello, sonne le glas d’une époque innocente et inconsciente (les démons rednecks ont vaincu la jeunesse libertaire), l’après-trente glorieuses en somme.

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