Ce film-phare de l’underground des annĂ©es 70 traite sans fard de vampirisme, de cannibalisme et de nĂ©crophilie dans l’Allemagne du marchĂ© noir et de la corruption Ă  travers le portrait de Fritz Haartman, tueur en sĂ©rie rĂ©vĂ©lateur de l’hypocrisie sociale.

Tenderness of Wolves (La tendresse des loups, en français), beau titre pour un contenu très rapidement jugé indécent. Peut-être de peur de voir dans ce portrait de tueur en série une peinture peu reluisante d’une Allemagne pas encore remise de ses anciens démons. Et, pourtant, ce film, tourné en vingt jours dans un théâtre, propose une expérience de cinéma assez unique et offre une variation très audacieuse autour du serial-killer, ici intrinsèquement lié aux pires vices (pédophilie, nécrophilie, cannibalisme). A l’origine, il était question que Rainer W. Fassbinder en soit le réalisateur; mais, faute de temps, il a délégué le travail à son collègue et ami Ulli Lommel avec lequel il a beaucoup tourné (Effi Briest, Roulette Chinoise). Un artiste qui est parti par la suite tourner des séries B hautement oubliables aux Etats-Unis (encore un !) tels Boogeyman 3, Alien X Factor et Zombie Nation. Pas étonnant de fait qu’on retrouve dans le casting de ce film bon nombre de premiers et seconds couteaux récurrents dans le cinéma de Fassbinder (Ingrid Caven, Margit Carstensen, entre autres) ainsi que le réalisateur lui-même dans un rôle à son image : despotique et très ambigu.

Fort d’avoir trouvĂ© son Peter Lorre en Kurt Raab, Lommel n’a pas eu Ă  chercher bien loin le terreau de son sujet: il s’est inspirĂ© de Fritz Haarmann, surnommĂ© le “Boucher d’Hanovre”, terrifiant individu qui devint malgrĂ© lui un symbole outre-Rhin et tĂ©moin d’une Ă©poque sordide de diktat. Le constat du lendemain de la première guerre mondiale se rĂ©vèle peu reluisant: le Deutsch Mark ne vaut plus rien, les avocats se font payer leurs honoraires en nature, la nourriture devient rare (rien que des pommes de terre et des raves Ă  l’eau salĂ©e), les chiens disparaissent et les bourgeois comme les trafiquants s’enrichissent sur le dos des pauvres. Ce contexte explique dans le film les rĂ©actions aveugles des voisins qui accueillent Ă  gorge ouverte la bouffe (humaine) offerte par Haartman sans trop se prĂ©occuper de savoir de quoi elle est constituĂ©e. En rĂ©alitĂ©, la nourriture est tellement rare que les Allemands sont prĂŞts Ă  bouffer leur semblable. Fritz Lang racontait exactement la mĂŞme chose, sans le vernis trash, dans M. Le Maudit auquel on pense beaucoup.

Par la grâce d’une mise en scène limitée par le manque de moyens et l’esprit undergound, Lommel s’échine à capter par petites touches les traces d’humanité chez un monstre ordinaire au visage rond et instinctivement inquiétant. Il ne dissimule pas pour autant les images choc (plans sur une gorge ensanglantée, sexes masculins, baisers fougueusement voraces et provocants). Là où certains auraient privilégié le travail introspectif en plongeant dans le cerveau malade et torturé de l’homme au physique patibulaire et au regard innocent (selon les dires, son intellect ne dépassait pas celui d’un gamin de 10 ans) taraudé par de vilaines pulsions morbides, Lommel reste, lui, à distance, radiographie l’horreur en jouant de l’art de la suggestion (bruits, chuchotements, expressions éructantes de râles, regards coupables par la fenêtre, yeux exorbités) et autopsie l’angoisse brute d’un homme à la vie schizophrène, prisonnier de ses pulsions et de ses obsessions, cloîtré dans un hôtel misérable, toujours filmé en clair obscur.

A l’origine, le casier judiciaire de Haarmann avait tout pour éveiller les doutes de la population et surtout de la police, involontairement complice des besognes du tueur. Dès l’âge de 17 ans, renvoyé d’une école militaire dans laquelle il fut envoyé pour se refaire une éducation, Fritz, partagé entre la haine de son père et l’amour incestueux de sa mère, est condamné pour attentat à la pudeur sur des enfants et le centre psychiatrique qui l’a pris en charge diagnostique une arriération congénitale. Il a échappé aux traumatismes de la première guerre mondiale en étant emprisonné pour avoir fréquenté la pègre et commis de menus larcins un an avant son commencement. Son homosexualité est, elle, en revanche, vécue au grand jour et tout le monde la sait plus ou moins, mais on ne critique pas socialement un homme qui vend sa viande deux fois moins cher. Caractère solitaire, on le perçoit dans le film faisant des allées et venues à la quête de ses proies, reluquant les minets allant prendre des bains dans le fleuve.

La lenteur du film qui calme les ardeurs et les désirs des impatients permet au spectateur de pénétrer dans une sphère oppressante où tous les soupçons finissent par converger et étreindre la même personnalité tordue. Les meurtres collent à la réalité des faits : Haarmann étranglait bien ses amants de passage avant de s’endormir heureux à leur côté, cachait le lendemain leurs yeux par un torchon pour ne pas avoir à subir leur regard vide et descendait les ossements dans un sac de toile avant de les jeter dans la Laine. C’est sa négligence qui a permis l’ouverture d’une enquête policière. Et c’est grâce à la corruption, en offrant de la viande aux flics, qu’il a réussi à les faire taire un long moment.

Au-delĂ  des faits terribles, La tendresse des loups est avant tout une Ĺ“uvre de cinĂ©ma passionnante. Quelque part entre la raideur du cinĂ©ma de Fassbinder, dĂ©pourvu d’émotion superflue, avec ses personnages dĂ©cadents, ses bouges glauques et ses obsessions dĂ©viantes, et la magie de l’expressionnisme allemand avec des clins d’yeux Ă©vidents au NosfĂ©ratu, de Murnau (Haarman est prĂ©sentĂ© comme un vampire qui vit la nuit). Dans le milieu, le film a suffisamment marquĂ© les esprits pour inspirer des gĂ©nĂ©rations d’artistes dont le groupe de musique industriel Coil qui a composĂ© un morceau homonyme, chantĂ© par Gavin Friday (Virgin Prunes). Bref, La tendresse des loups s’avère un must-see chaos. Pas agrĂ©able, pour autant, vous ĂŞtes prĂ©venus…

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