3h54 de plans fixes en noir et blanc, formés comme des tableaux animés et chantés. Une fresque surréaliste avec des fantômes, des gens devenus fous à cause de la loi martiale et un dictateur à deux têtes, dit : «le caméléon», aussi connu sous le nom de Narciso, gardant dans sa nuque un visage mort, l’ancien lui, décédé depuis qu’il punit des innocents.

En 1979, aux Philippines, la dictature militaire instaurée par le président Ferdinand Marcos atteint son pic de violence et quelque villageois tentent de résister. En réaction, un dirigeant commandite des assassinats au hasard dans les campagnes. Le film s’ouvre sur un officier qui tue un passant et chante sur son corps la triste réalité de sa mort. Ce qui annonce d’emblée la couleur. La Saison du diable est un opéra-rock macabre, chanté a cappella, où chaque dialogue est conté spontanément en fonction de la situation, et où l’on suit avec fascination les assassinats au rythme des morceaux. Des chansons qui ont une valeur aussi bien informative (un trafic de drogue est inventé pour justifier les meurtres), que théâtrale (une ambiance de deuil perpétuel émerge de la musicalité).

Pendant cet enterrement infini, on fait la connaissance d’un enfant qui joue entre les arbres, à l’image de celui du film Andreï Roublev qui découvre des corps inanimés. Ici, on le voit à côté d’une sorcière, puis d’un fantôme au nez difforme, rôdant à la surface d’innombrables cadavres dissimulés sous terre. On croise aussi Hugo Haniway, un poète philippin, qui organise des critiques virulentes à l’égard du système de Marcos, depuis la capitale. Ce qui créer un dialogue saisissant entre urbanité et ruralité, où partout des fantômes surgissent.

PassĂ© les deux premières heures (qui posent les bases), le film prend une dimension dantesque Ă  l’arrivĂ©e d’Hugo Ă  la campagne. Le village et lui fusionnent pour ne former qu’une seule masse Ă  la recherche de ses proches. Parti pour retrouver sa femme, lui apprend rapidement son assassinat en visitant le dispensaire saccagĂ© qu’elle dirigeait. Un vide qui offre aux spectateurs un chant Ă  la beautĂ© musicale renversante et lucide, substituant aux affronts et Ă  la cruautĂ© la dĂ©licatesse d’une Ă©motion. Le viol collectif de son Ă©pouse et les atrocitĂ©s annexes ne sont jamais prĂ©sentĂ©s frontalement mais sont retranscrits par le biais des chansons – comme sur une scène d’opĂ©ra oĂą les armes automatiques impressionnent mais restent silencieuses. Tout au plus, le village et la nature est dĂ©rangĂ© par d’uniques coups de feu que l’on pourrait compter sur les doigts d’une main. Évidemment, cette cĂ©citĂ© de l’ignoble rejoint la propagande de Marcos, trompant ses habitants comme des enfants, mais principalement, elle permet au spectateur de dĂ©cupler dans son esprit la violence de cette machinerie de l’horreur.

Lav Diaz a utilisĂ© un objectif très large, 9.8, qu’il a ensuite transformĂ© en 4:3 au montage. Ce qui insuffle Ă  l’écran des formes surrĂ©alistes. Le premier plan paraĂ®t Ă©norme alors que l’arrière est lointain, plus petit ; dĂ©jĂ  dĂ©passĂ©, comme relayĂ© au rang de souvenir. Une composition audacieuse qui donne au long mĂ©trage un aspect de tableau-roman. Ă€ l’intĂ©rieur, les personnages naviguent entre les toiles du maĂ®tre, duquel on retiendra certains plans d’anthologie. La femme violĂ©e chante sa douleur devant une colline de terre aurĂ©olĂ©e d’un nuage brillant dans la nuit. « Mon âme est partie dans la forĂŞt, je ne la retrouverai plus.», dit-elle. Ailleurs, son mari apparaĂ®t Ă©bloui par un spot de lumière diaphane – aveuglant la majoritĂ© de l’écran – pendant qu’il dĂ©finit en chanson les contours les plus sordides du mot « veuf ».

Alors, face aux violences de l’histoire, quelle échappée ? L’art en premier, la beauté de l’art. Pour vaincre le tueur sanguinaire Narciso et ses employés de la mort, la beauté des textes est une issue. Hugo déplie l’immensité des bêtises du gouvernement par la chanson, œuvrant ainsi au travail de rébellion contre ce « la la la » idiot et sans poésie que la milice répète après chaque assassinat. Un an après le sublime La Femme qui est partie, Lav Diaz nous offre ce cadeau précieux, à la sonorité entêtante et inévitablement Chaos. Une berceuse pour un massacre.

SINA REGNAULT

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