“La rupture” : Philippe Barassat met son cinéma en visionnage libre sur YouTube

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Fou de Philippe Barassat en transit sur les Internets, le Chaos prend des nouvelles du réalisateur du Nécrophile et de Indésirables qui a mis son nouveau film La Rupture en visionnage libre sur YouTube.

Auteur dans les années 1990 d’une série de courts-métrages baroques, colorés et surtout libres regroupés au sein du recueil Folle de Rachid en transit sur Mars, Philippe Barassat est depuis devenu un cinéaste en marge du système traditionnel français. Malheureusement snobé par le CNC, Barassat avait tout de même réussi à sortir en salles en 2015 son long-métrage, Indésirables, grâce à Zelig Films Distribution, ceci malgré un sujet interdit et audacieusement mis en scène: l’assistanat sexuel pour personnes atteintes d’un handicap. S’il s’était depuis éclipsé, Philippe Barassat préparait dans l’ombre son nouveau long-métrage, La Rupture, décliné en deux versions, l’une hétérosexuelle, et l’autre homosexuelle. Devant les galères du paysage cinématographique français à l’heure du COVID-19, ainsi que les siennes, à devoir batailler afin d’offrir une micro-fenêtre de sortie pour son œuvre siamoise, le réalisateur a profité du confinement pour la mettre gratuitement en ligne sur YouTube. Un geste punk, libertaire, pour un film conçu en dehors du circuit traditionnel, avec un budget encore plus serré que celui d’un court-métrage.

La rupture se révèle une œuvre forcément essentielle malgré ses défauts, en dehors des qualités de cinéaste de Barassat, comme un antidote aux rejetons de la Qualité française qui polluaient encore nos écrans au cours du premier trimestre de 2020 (De Gaulle, Une Sirène à Paris, Les Traducteurs, etc.). Un cinéma qui prouve que la créativité peut exister dénuée de toute contrainte budgétaire, même si on devine facilement que le cinéaste aurait souhaité offrir un plus grand cachet à son équipe.  La Rupture ne ment pas sur son sujet. Ici, il sera donc question d’une séparation, forcément douloureuse, entre la jeune Marie-Louise, portée par la fraicheur et l’espièglerie du jeu d’Alka Balbir, et Jean, auteur âgé de romans à succès, incarné, selon les versions, par les formidables Béatrice de Stael et Jean-Christophe Bouvet. Si le récit fait la part belle à un classique marivaudage, appuyé par un texte très riche et des décors typiques de la bourgeoisie parisienne transformant la plupart du temps les séquences en théâtre filmé (avec son lot de crispations), le film est toutefois empreint d’une fine ironie et de quelques percées lyriques qui le libèrent de ses quelques lourdeurs. Barassat, en grand cinéphile, est conscient de la déliquescence de ce cinéma, pourtant encore existant à l’état résiduel dans les œuvres contemporaines. Il huile la machine rouillée du théâtre filmé grâce à un texte moquant les situations banalement extravagantes vécues par les personnages.

Avec sa lumière ingrate et une mise en scène la plupart du temps réduite aux champs-contre champs, La Rupture laisse transpirer à l’image ses limites financières. Barassat n’a pas non plus la radicalité du cinéma de Hong Sang-soo, dont la « pauvreté » de la mise en scène, également fruit d’une économie de moyens, est transcendée par une vision minimaliste du cinéma, hantée par Ozu et Rohmer. Avec Hong Sang-soo, il partage néanmoins la maîtrise de la variation. Si le changement d’orientation sexuelle d’une version à l’autre a finalement peu d’incidence – Barassat ne transforme pas La Rupture en œuvre LGBTQ – car le texte et les plans restent inchangés, les variations naissent par l’intermédiaire du jeu de Jean-Christophe Bouvet et de Béatrice de Stael. Le premier donne au film une couleur dramatique, quand la seconde lui apporte plus de fantaisie. Une opposition de ton cristallisée dans la scène de chant, qui rend d’ailleurs un savoureux hommage au cinéma de Jacques Demy. D’une version à l’autre, on passe des Parapluies de Cherbourg aux Demoiselles de Rochefort. Tout imparfait qu’il est, La Rupture est plus qu’un mignon marivaudage sur l’impossibilité de l’évanescence du sentiment amoureux, mais aussi une déclaration d’amour à ses comédiens, qu’il place au cœur de son projet en miroir.

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