Tapei, ville des âmes errantes, ville d’un désir qui crie en silence. Toute sa carrière, Tsai Ming-Liang n’a eu de yeux que pour sa capitale et ceux qui la traversent. Si Vive l’amour ouvrait les portes d’une sexualité aussi vivace que malade, on lui préfère le trouble vertigineux de La rivière, qui va plus loin encore dans son exploration des corps sabotés par la vie. Tout ici, comme dans toute la filmo de Tsai Ming-Liang d’ailleurs, crie alone together. Trois personnages nous sont présentés séparément (un jeune garçon, un homme et une femme plus âgés), isolés par la mise en scène en attendant que le destin puisse les réunir… mais tous se connaissent déjà, puisqu’ils vivent en réalité sous le même toit!

Le jeune homme passe sa vie en scooter et les parents, divorcés, ne dorment plus ensemble. En rencontrant une ancienne connaissance, le jeune garçon finit figurant sur le tournage d’un film: la réalisatrice (Ann Hui à qui l’on doit, entre autres, le controversé Boat People: Passeport pour l’enfer) n’arrive pas à filmer un corps à la dérive. Le garçon plonge dans les eaux puantes, fait le mort, et file à la douche comme si rien n’était. Mais dans les jours qui suivent, impossible pour lui de se débarrasser d’une douleur au cou, le transformant en silhouette tordue et poussive. La douleur détruit lentement sa vie, mais va, paradoxalement, le rapprocher à nouveaux de ses parents. Doit-on blâmer sa baignade improvisée? La baise torride qu’il entreprit peu après? Douleur réelle ou mentale? Kafkaïenne sans doute, puisque le garçon fera le tour de toutes les techniques imaginables pour supprimer cette malédiction, du massage à l’exorcisme. Il empruntera d’ailleurs, innocemment (?) le vibromasseur de sa mère, hélas bien embêtée, dans une utilisation que n’aurait pas renié les légendaires catalogues de La Redoute.

Quand il se détourne de cette épopée absurde et terrifiante, Tsai Ming-Liang filme comme toujours ses motifs mélancoliques favoris: les galeries désertes, les silences, les eaux de toutes sortes (canal, pluie, inondation, douche), mais surtout ces corps semblables à des aimants qui se repoussent. La mère du héros maudit s’accoquine avec un receleur de vidéos X: alors que les VHS tournent en boucle sur des jouissances magnétiques, madame rêve, madame mouille (bientôt littéralement), parce que même son amant ne la touche plus. Elle s’allonge sur le corps de celui qui se refuse, se gargarisant de sons vulgaires comme dans une douche sonore. Le père lui, se perd dans des saunas et des bains où l’on vient pour prendre autre chose que sa douche: il refuse qu’un vieil homme le touche, mais bientôt, c’est un jeune homme rivé sur sa serviette qui dégagera ses mains. Chez Tsai Ming-Liang, on court après une tendresse interdite. Dans une séquence stupéfiante tournée dans un clair obscur poisseux, les portes d’un sauna bondé s’ouvrent et se ferment comme autant d’occasions qui naissent et se perdent. Jusqu’à ce twist sidérant de douceur et de perversité où Ming-Liang impose sans détour un cataclysme à ses personnages. Comme s’il fallait passer par un séisme charnel pour que les choses reprennent leur place. Trouver sa voie par le chaos en somme non?

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