Tout le long d’une carrière presque entièrement, et tristement, dédiée à la télévision, Narciso Ibáñez Serrador fut l’homme de deux films: Les Révoltés de l’an 2000 et son chef-d’oeuvre: La Résidence.

Comme bon nombres de ces citoyens (Eloy de la Iglesia, Jorge Grau, Claudio Guerin, Fernando Arrabal ou Victor Erice pour ne pas les citer), Narciso Ibáñez Serrador s’est servi du surréalisme et du bizarre pour parler de la déliquescence de son pays: dans La Résidence, tout se passe de la première à la dernière image dans un pensionnat perdue dans la campagne française (puisqu’évidemment, on ne peut parler de l’Espagne même), au début du siècle dernier. Une capsule temporelle parfaite pour tromper son monde et y déverser sa rage intérieure. Chez Madame Fourneau, en tout cas on ne rigole pas: on éduque les jeunes filles à la baguette, on surveille les débordements et on les ramène dans le droit chemin. En vain, évidemment. Discrète et mystérieuse, Teresa arrive au milieu de cette ruche bourdonnante, où elle a bien du mal à se faire sa place. Dès son arrivée, des portes vacillent, des ombres s’égarent, on la guette. Derrière une discipline de fer et les tenues cintrées, des corps qui soupirent et qui se languissent. Tout est rapport de force, sous-entendus, anguille sous roche. Comme lorsque la surveillante, osseuse et malveillante, contemple Teresa en croquant une pomme. Dans ce climat tendu et mortifère, on oublie les quelques évadées qui ne donnent plus de nouvelles : mais sont-elles vraiment parties ? Un mystère alors enseveli par une atmosphère saturée de désirs et de frustrations sexuelles : lorsque l’insolente de la classe défie la directrice, elle sera flagellée, avant d’être excusée, les plaies encore fraîches embrassées par la même tortionnaire. Où commence l’envie ? La punition ? Qui est la sadique et qui est la masochiste ? Onctueusement, on se le demande…

Pour contrer les envies, on cloître ses jeunes filles, on ferme les fenêtres, on cloisonne tout ce qu’on peut. Une Espagne franquiste en miniature, où on récite ses prières alors qu’une pièce plus loin, on torture. Sous la douche, les jeunes filles sont encore habillées d’une tunique blanche, quelque part entre fétichisme érotique, trouvaille poétique et coup de coude à la censure : on ne voit rien évidemment, mais on devine tout, dans un éclat digne de Walerian Borowczyk. Par jeu, par provocation, une des créatures ose se dénuder, face à une directrice revêche, mateuse très consciencieuse. Un des rares éléments masculins, le fils de la directrice (incarné par John Moulder Brown, l’amoureux transi et aquatique de Deep End), épie et surveille, quitte à se mettre en danger et à se heurter à une mère étouffante, qui semble le précipiter dans les bras d’un Œdipe avec ses baisers trop prêt des lèvres. Tout ça finira très mal, évidemment.

Si La résidence assume à pleins tubes son héritage gothique, sa verve horrifique est consciemment mise en sourdine, pour surgir au moment propice. Tout comme Black Christmas (Bob Clark, 1974), lui aussi découvert trop tardivement, La résidence met en place des éléments qui seront légions dans la futur armada de slashers et de giallo, mais en joue déjà. Malgré les apparences, ce sont par exemple les figures innocentes qui se trouveront davantage en danger, plutôt que les personnages les plus vicieux : l’incroyable dernière partie opère par exemple un changement de point de vue volontiers déstabilisant, et se révèle d’une radicalité toujours aussi audacieuse. Jusqu’à évidemment entrer de plein pied dans un horreur plus frontale, au carrefour de Freud, Mary Shelley et Edgar Allan Poe. Et si on se permet de citer le chef-d’oeuvre de Bob Clark, dont l’influence sera décisive sur Halloween et consorts, on pourrait appliquer ce même rapport entre Suspiria et le film de Narciso Ibáñez Serrador. En particulier une scène de meurtre stupéfiante dans une serre, et un fulgurant passage sous la pluie où l’on a déjà l’impression de voir la brave Suzy Banner perdue sous une tempête de cauchemar.

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