Co-scĂ©narisĂ©e par Catherine Breillat, cette adaptation du roman autobiographique de l’Ă©crivain italien Curzio Malaparte par la rĂ©alisatrice de Portier de nuit, se rĂ©vèle une farce monstrueuse d’une cruditĂ© et d’une cruautĂ© sans nom sur la libĂ©ration de Naples par les troupes amĂ©ricaines.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

1943. Sur la route de Rome, les forces amĂ©ricaines investissent Naples, ne se heurtant qu’Ă  une faible rĂ©sistance allemande. Curzio Malaparte (Marcello Mastroianni), officier de l’armĂ©e italienne de libĂ©ration et Ă©crivain sans illusion, se lie avec le gĂ©nĂ©ral amĂ©ricain Mark Cork (Burt Lancaster, qui a jouĂ© pour la Cavani Ă  titre gracieux), chef de la cinquième armĂ©e. Ce dernier lui confie une singulière mission: traiter avec un rĂ©sistant qui prĂ©tend vendre les 200 Allemands qu’il a fait prisonniers au kilo et augmente sans cesse les prix tout en engraissant sa marchandise humaine. Malaparte en tire de tristes rĂ©flexions sur la nature humaine, qu’il fait partager Ă  une belle et ambitieuse aviatrice yankee (Alexandra King), horrifiĂ©e par toute cette misère humaine.

Il s’agit de l’adaptation littĂ©rale d’un roman de Curzio Malaparte, publiĂ© en 1949 et ayant alors provoquĂ© l’ire de ceux qui l’avaient lu Ă  l’Ă©poque. Au dĂ©but, on ne se doute de rien, on se croit parti pour une balade philosophico-mĂ©lancolique avec un Mastroianni impeccable, jouant l’ancien fasciste promu officier de liaison devisant sur “la guerre qu’elle est moche”, donnant Ă  voir le chaos autour de lui. A travers lui, on saisit qu’en 1943, dĂ©barquer Ă  Naples c’est comme dĂ©barquer Ă  Babylone: c’est la misère et les dĂ©combres d’une ville qui vient de sortir de la guerre mais pas seulement. On y dĂ©couvre aussi l’horreur d’une libĂ©ration (ici, dĂ©sacralisĂ©e) rĂ©vĂ©lant l’attitude monstrueuse des forces US alliĂ©es tout comme le dĂ©sespoir inhumain du peuple italien vaincu, et servant de paillasson. Petit Ă  petit, des visions abominables affluent et l’on saisit que Cavani regarde Mastroianni/Malaparte comme un certain CĂ©line cernĂ© par les flammes des enfers. Ce qu’on y voit autour, hors champ ou parfois en grand plan est de plus en plus effroyable, Ă  gerber: des prisonniers allemands vendus au poids, des enfants donnĂ©s aux soldats pour ĂŞtre abusĂ©s, un soldat Ă©tripĂ© par l’explosion d’une mine, des chiens blessĂ©s servant de sujets d’expĂ©rience en laboratoire… On vous met au dĂ©fi de ne pas avoir un haut-le-coeur pendant une scène de diner oĂą une “sirène” est servie aux convives (et on vous Ă©pargne la description de ladite sirène!), et de ne pas avoir les yeux exorbitĂ©s par ce final, d’un cynisme Ă  se flinguer.

Rien Ă  voir avec des films de guerre immersifs coups de poing comme Requiem pour un massacre, Caviani ne cherche pas la survie mais le constat brut, l’inertie molle pour mieux donner Ă  constater l’impuissance de l’homme en temps sinistrĂ©, face Ă  ces petites histoires dans la grande. Nous finissons La Peau tels des bipèdes abattus; la folie de ce conte ordinaire entre surrĂ©alisme et hyperrĂ©alisme, dont l’apothĂ©ose s’avère l’Ă©ruption du VĂ©suve, anĂ©antit toutes nos certitudes de savoir sur l’espèce humaine. Ce qu’on y voit est tellement rĂ©voltant qu’on peut effectivement se demander s’il faut en blâmer ou en fĂ©liciter la cinĂ©aste qui, dans sa mise en scène, joue sciemment, consciencieusement, de l’obscĂ©nitĂ©, de la complaisance, de notre rĂ©volte passive, assise, occidentale… Cela se questionne, bien sĂ»r: n’y a-t-il pas un vrai problème de point de vue dans La Peau? Dans cette perspective de faire un film horrible sur l’horreur des hommes? On a beau aimer le chaos et l’inconfort, cette volontĂ© de choquer Ă  tout prix, surtout au moment oĂą le spectateur ne s’y attend pas, et ce regard sur les Ă©vĂ©nements s’avèrent les limites rĂ©elles de ce film, plombĂ© par sa dimension Ă©difiante, aussi discutable qu’impressionnant, qui ressemble Ă  quelque chose comme Catch 22 de Mike Nichols (1971) revu et salopĂ© par un Verhoeven hargneux: aucune crainte du mauvais goĂ»t avec une intensitĂ© cinĂ©matographique si exceptionnelle.

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