Intense surprise au festival d’Angoulême, hôte de la Semaine de la Critique en cette année particulière: le Chaos a vu La Nuée de Just Philippot, projet déjà maintes fois évoqué en ces pages, et le Chaos a succombé.

La France a peur. Quand un film de genre tricolore suscite autant d’attentes (un parcours rapide s’échafaudant en deux ans des résidences cinéma de genre So Film à la sélection par la Semaine de la critique), la crainte guette au moment d’attraper son strapontin. Aux confins de l’horreur rurale et du film d’invasion, ce premier long entouré par un buzz dément pouvait-il pleinement remplir son contrat?

Oublions ici la notion de contrat et son corollaire protocolaire: le film ne s’applique pas à cocher studieusement des cases confortables censées rassurer des «partenaires de cinéma», il sort tout droit d’un cinéma des viscères qui avait donné des merveilles fin-de-siècle en 2011, à savoirTake Shelter (Jeff Nichols, 2011) et Melancholia (Lars Von Trier, 2011). Peut-on décemment filer cet héritage sans créer un paquet de déceptions? À cette question, le Cinéma de la Cité d’Angoulême répond par la négative: effroi et unanimité étaient de mise pour cette première mondiale hier soir, la salle ayant compris qu’elle avait mis son ticket dans le bon panier en choisissant ce film événement (quand d’autres, préférant à ladite séance des burratas à partager en terrasse, regretteront finalement leur choix…).

La Nuée est d’abord le récit d’une cellule familiale en crise: dans le besoin, Virginie (Suliane Brahim), une mère célibataire s’occupant seule de ses deux marmots, se lance dans un élevage de sauterelles comestibles, au grand dam des locaux et paysans du coin qui sont aussi d’âpres négociants… La petite entreprise familiale grossit et notre éleveuse, contrainte d’alimenter toujours plus les bêbêtes, devient méconnaissable. La petite économie alternative imaginée par Virginie se rapproche de plus en plus des cadences effrayantes de l’élevage industriel…

L’horreur productiviste est ici la première source d’effroi (un cousinage direct avec Massacre à la tronçonneuse) et ancre nos personnages dans un drame social lorgnant du côté de Petit Paysan (la Semaine de la critique, as always): on se consume à la tâche pour nourrir sa petite famille, quitte à donner littéralement de son corps pour faire tourner la machine. Et quand la machine se grippe, on préfère l’engraisser plutôt que d’y mettre un terme libérateur; ce qui rejoint aussi (vous l’aurez compris) des considérations écologiques subtilement disséminées.

La Nuée vire peu à peu au film catastrophe, ayant le bon goût de puiser aussi dans des références moins consensuelles que les bijoux de famille préalablement cités: on a beaucoup pensé à la Charlotte Gainsbourg d’Antichrist, son petit chemisier taille-fine, sa bascule flippante vers un mal métaphysique qui la voit progressivement s’éloigner de ses proches. Mais aussi à la Jessica Chastain obsessionnelle de Zero Dark Thirty. Il faut dire que la direction d’acteurs est une réussite totale, qu’aucun personnage ne dissone (appelons ça un exploit au sein du cinoche d’auteur francophone) et qu’on ne se mouille pas trop en annonçant une palanquée de récompenses pour Suliane Brahim. Même s’il faudra bien choisir qui distinguer, comédiens comme techniciens, au sein de cette évidente réussite à tous les étages (cocorico le cinéma français).

On préfère ne pas vous en dire davantage : d’ici la sortie le 4 novembre, évitez de trop vous renseigner sur ce film promis à un foin monstre, qui devrait inciter les producteurs en notre contrée à un peu moins de frilosité. Supposons que le film se fracasse en salles (ce qui, sauf en cas de remake peu inspiré d’une anomalie sanitaire monstre, ne devrait pas arriver): son retentissement à l’étranger offrira quoi qu’il en soit une sacrée vitrine à cette tumultueuse histoire qué s’appelerio le cinéma de genre à la française. Un label, chers compatriotes, qu’on peut désormais exhiber fièrement.

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