Difficile de raconter La Neuvième Configuration sans dévoiler ses surprises (qui arrivent en douceur, rassurez-vous). Difficile aussi de ranger ce premier long métrage de William Peter Blatty dans une catégorie. Et c’est tant mieux.

PAR PAIMON FOX

Le colonel Hudson Kane revient du Vietnam et il ressemble à un mort-vivant errant dans les limbes. Viril mais adaptant une démarche de fantôme incertain de sa destination. De retour au bercail, on lui donne une mission bien curieuse pour sa réinsertion: prendre la direction du Centre 18; soit prendre la place de directeur dans un hôpital psychiatrique de l’armée installé dans un château gothique sur la côte Ouest des États-Unis, accueillant tous les soldats souffrant de désordres neurologiques suite au conflit Vietnamien afin de les confondre et de savoir si oui ou non ils mentent sur leurs traumatismes. Sur place, Kane n’est pas au bout de ses surprises face aux doux-dingues peuplant ce château très grand, très gothique. Un peu comme Leonardo DiCaprio dans Shutter Island de Martin Scorsese? Oui, un peu comme.

Présenté comme un film d’horreur, le résultat tient d’un acrobatique mélange des genres, démarrant dans le fantastique pour passer par la comédie psy la plus absurde et le drame Bergmanien, avant d’atterrir dans le mélodrame, le tout parcouru d’un authentique parfum d’étrangeté. Car tout est étrange dans La Neuvième Configuration jusque dans la généalogie du film.

Dans les années 60, William Peter Blatty n’était qu’un simple écrivain. La décennie suivante, il deviendra celui qui a scénarisé L’exorciste et subi les foudres de ce psychopathe de William Friedkin. Mais auparavant, son métier consistait à gratter du papier comme un graphomane. De ses obsessions et de ses préoccupations, nait un roman, Twinkle Twinkle, Killer Kane écrit en 1968 qui est une immense satire sur la guerre du Vietnam aussi explosive que du Kubrick/Konnegut.

Les années passent, Blatty veut adapter son roman au cinéma et s’approche déjà de William Friedkin pour le mettre en scène. Billy le cinglé est évidemment partant, fan du côté farcesque, mais aucun studio ne veut produire une telle charge. Un espoir nait lorsque Warner achète son scénario de L’exorciste. Mais Blatty se fâche à mort avec Friedkin et ne veut pas retravailler avec le studio. Il y croit dur comme fer, réécrit son roman, minore l’aspect bordélique et drolatique pour donner plus de tenue à la dramaturgie et le ressort en 1978, sous le titre La Neuvième Configuration.

Problème: les autres studios, aussi bien la Columbia que Universal, n’en veulent guère. Malin, Blatty injecte la thune gagnée avec L’exorciste dans le budget et trouve un arrangement bizarroïde avec Pepsi (la société mère Pepsico avait des fonds bloqués en Hongrie et voulait les investir ici, dans ce projet-là, précisément) qui lui donne les coudées franches. Le film peut se faire et Blatty le considère comme la deuxième partie de ce qu’il baptise pompeusement La Trilogie de la Foi. Il n’est donc pas sot de considérer La Neuvième Configuration comme la suite de L’Exorciste tant il a des allures de variation spin-of et de l’inclure dans une trilogie achevée avec un roman Légion, adaptée au cinéma par Blatty lui-même (L’exorciste III). Mais zélé comme son ennemi Friedkin qui préfère se couper un bras plutôt que de manquer un plan, Blatty doit revoir son montage d’origine durant trois heures pour le vendre à la Warner qui, au moment de la sortie, va surfer sur le phénomène L’exorciste et présenter La Neuvième Configuration comme L’exorciste 2, soit un effroyable film d’horreur, soit ce qu’il n’est pas. Le malentendu continuera bien après la sortie, lorsque par exemple aux Golden Globe, Blatty obtiendra le GG du meilleur scénario à la surprise générale.

Cela n’a pas suffi à rendre le film plus populaire pour autant: disparaissant de la circulation, puis réhabilité par des cinéphiles de chaque décennie. Sa sortie chez nous en DVD en 2004 a permis une première (re)découverte, celle d’un film passionnant au casting fort en gueules (Stacy Keach, George DiCenzo, Moses Gunn, Alejandro Rey, Scott Wilson, Jason Miller, Joe Spinell…), au sous-texte déchirant (le Vietnam et ses ravages, dix ans avant L’échelle de Jacob d’Adrian Lyne), provoquant un plaisir réel: celui de découvrir quelque chose de totalement rétif à la moindre catégorisation et au moindre calibrage.

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