Quelque part entre Argento, le Bava d’Opération Peur et Fulci, ce giallo, bizarrement gaulé et en cela fascinant, navigue entre plusieurs genres (thriller, épouvante, surnaturel, drame humain) et révèle autant d’appétence pour la sophistication que pour la pourriture.

PAR ROMAIN LE VERN

Les couleurs, mes couleurs, elles coulent de mes veines. Elles sont si douces, mes couleurs… si douces.” Stefano (Lino Capolicchio que l’on reverra dans Terreur sur la lagune, d’Antonio Bido) se rend dans une ancienne station thermale d’Emilie-Romagne aux allures de purgatoire agreste, dĂ©sertĂ© par la jeunesse souhaitant s’affranchir du joug religieux, pour restaurer la fresque d’un martyr de Saint-SĂ©bastien peint par un artiste local, baptisĂ© “peintre de l’agonie”. Au dĂ©part, il est cordialement accueilli par un maire nain (TA-DAM) qui souhaite relancer l’économie locale ainsi que par les habitants du village mĂŞme si ces derniers rĂ©pondent Ă  toutes ses questions ramenardes assez froidement. Comme s’ils sortaient d’un traumatisme rĂ©cent. FrustrĂ©, il se demande pourquoi les autochtones semblent aussi polis que louches. Il se renseigne auprès du curĂ© qui lui raconte une malĂ©diction. En effet, celui qui a peint la fresque se rĂ©vèle un simple d’esprit ayant utilisĂ© son sang pour pigmenter ses peintures, s’étant immolĂ© par le feu. Ce que ce peintre fou aimait par-dessus tout, c’était peindre les visages et les corps mourants. Une quĂŞte artistique pour capter ce qui se passe dans l’entre-deux, lorsque l’on passe de la vie Ă  la mort. Faute de trouver une place dans un hĂ´tel, le sacristain lui propose alors un gĂ®te dans une maison occupĂ©e par une vieille dame alitĂ©e, plongĂ©e dans l’obscuritĂ© et qui pourrait bien appartenir Ă  celle de l’artiste dĂ©funt maudit.

Au cours de la restauration, Stefano continue son enquête à la manière d’un détective privé, tombe sous le charme d’une instit vaguement nympho, fouille dans les archives, trouve des choses bizarres (un porte-documents, des photos, un magnétophone à bandes), tente de déchiffrer des phrases sibyllines et apprend que le peintre de l’agonie avait deux sœurs toxiques, deux sorcières. Après la mort du frère, personne ne sait ce qu’elles sont devenues. En nettoyant le tableau, Stefano pourrait bien réveiller une malédiction endormie. Lorsqu’il tente de prévenir son entourage, toutes les preuves ont disparu. Quelqu’un sait qu’il sait. L’idée géniale du film, c’est qu’effectivement plus le protagoniste restaure la fresque, plus il peut faire la lumière sur les zones d’ombre.

Des portes qui grincent, des couleurs qui réclament la mort, des lèvres rouges et des fenêtres qui rient… Comme son joli titre le suggère, La Maison aux fenêtres qui rient recèle une vraie poésie morbide. Réalisé en 1976 par Pupi Avati (réalisateur assez insaisissable et multi-genre), ce film se situe quelque part entre Argento, le Bava d’Opération Peur et Fulci avec d’un côté la sophistication comme l’érudition (on parle peinture) – sans la sur-stylisation – et de l’autre le crade, le laid, les vers, la pourriture, la souillure, tout en possédant un ton original. Ce giallo joue sur la paranoïa inhérente à l’étranger débarquant dans un village (tout le monde est instantanément suspect), régulièrement à la lisière de plusieurs genres (thriller, épouvante, surnaturel, drame humain) et cela vient sans doute de la personnalité de Pupi Avati, sortant de sa collaboration avec Pier Paolo Pasolini sur Salo ou les 120 jours de Sodome, privilégiant le flou et le mystère à la ligne claire. La séquence inaugurale est tellement spectaculaire et puissante (le supplice d’un homme attaché, poignardé) que l’on se demande comment le film va réussir à tenir la note sans faiblir.

La suite paraĂ®t presque tranquille, confortĂ©e par un rythme lent, laissant le temps au personnage principal de dĂ©chiffrer le complot apparent. Sans la musique angoissante d’Amedeo Tommasi, le village a l’air gentil. Évidemment, c’est pour mieux tromper les attentes. En rĂ©alitĂ©, tout le monde a peur, terrĂ© dans son silence. Cela suffit Ă  crĂ©er un climat de chape de plomb. Un cadavre pourrit sans doute dans un coin. Une invraisemblable vĂ©ritĂ© promet de nous prendre au dĂ©pourvu. Une sensation de malaise parcourt ce film assez rare, accentuĂ© par des scènes d’une rare violence (le viol !) et d’images marquantes (les lèvres rouges peintes sur les volets). Elle Ă©treint au fur et Ă  mesure le personnage principal ainsi que le spectateur, jusqu’à la dernière demi-heure, plus explicite, plus sanglante, et sa rĂ©vĂ©lation finale ironique, visuellement marquante, moralement choquante. Si on devait trouver un Ă©cueil Ă  cet exercice de style concluant, tout en considĂ©rant qu’il s’agit lĂ  d’un pĂ©chĂ© vĂ©niel, il rĂ©siderait, comme souvent chez Argento, dans la faiblesse des dialogues soient explicites – et on regrette que tout ce petit monde ne connaisse pas plus les vertus de l’allusion, soient embarrassants («Je n’ai pas eu le courage de tuer ces escargots, vous savez comment ça se cuisine ?»). Ces rĂ©pliques sont d’autant plus douloureuses si vous dĂ©couvrez le film en VF – Ă  proscrire.

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