Une fĂŞte foraine malĂ©fique prend place dans un petit village et d’Ă©tranges phĂ©nomènes se produisent. Par le rĂ©alisateur des Innocents et de Chaque soir Ă  neuf heures.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Au dĂ©but des annĂ©es 80, les studios Disney se retrouve Ă  l’apogĂ©e d’une impasse, affrontant alors les rĂ©percutions dramatiques de la mort du gĂ©ant Ă  la fin des annĂ©es 60. MalgrĂ© une ambition Ă  la traĂ®ne (seulement quatre films d’animation sur une dĂ©cennie avant le coup d’envoi de La Petite Sirène), l’Ă©curie cĂ´tĂ© film “live” tente de se diversifier dans de multiples genres, rĂ©vĂ©lant Ă  la fois une Ă©tonnante maturitĂ© et des prises de risques inĂ©dites. Loin des comĂ©dies pouĂ«t-pouĂ«t et animalières qui ont fait leur gloire, voilĂ  que Disney propose de la chronique adolescente (Tex), du space-opera (Le trou noir), de l’heroic-fantasy (Le dragon du lac de feu), de la SF avant-gardiste (Tron), du drame psychologique (Amy), de l’espionnage farfelue (Condorman)… ce qui amènera Ă  des oeuvres Ă©videmment intĂ©ressantes, mais aussi Ă  des Ă©checs commerciaux importants, Disney se perdant en route Ă  ne plus savoir quel public viser. Autre genre impensable qui fut alors concernĂ©: l’Ă©pouvante.

Alors que John Hough ouvra la voie avec l’inquiĂ©tant Les yeux de la forĂŞt, Jack Clayton, Ă  qui l’on devait le plus beau film de fantĂ´mes jamais filmĂ© – autrement dit Les Innocents – est convoquĂ© pour adapter Ray Bradbury. Nous voilĂ  Ă  Greentown dans les annĂ©es 20, une petite ville amĂ©ricaine comme tant d’autres mettant enfin un pied dans le mois d’Octobre. Ă€ quelques jours d’Halloween, Will et Jim, deux enfants du patelin, guettent l’arrivĂ©e d’une mystĂ©rieuse foire, surgissant au milieu d’une nuit. C’est alors que commence la disparition de nombreux habitants, dont les dĂ©sirs et les rĂŞves deviennent la pitance de ce luna park de l’horreur, dirigĂ© par le malfaisant Mr Dark (campĂ© par un charismatique Jonathan Pryce, bien Ă©loignĂ© du petit bureaucrate fĂ©brile qu’il sera dans Brazil deux ans plus tard), toujours flanquĂ© d’une splendide sorcière (incarnĂ©e par Pam Grier!) en guise d’âme damnĂ©e. Un sujet qui sera repris librement par un certain Stephen King (admiratif du livre de Bradbury) Ă  l’occasion de son fameux Bazaar...

Cependant, il n’a pas fallu attendre le dĂ©but des annĂ©es 80 pour que le projet naisse: Bradbury avoue avoir mĂŞme envoyĂ© un exemplaire de son livre au gĂ©ant Walt de son vivant, qui apprĂ©cia certes le travail de l’Ă©crivain mais souligna au passage son incompatibilitĂ© avec l’univers de son studio. La foire maudite passe alors de la Fox Ă  la Paramount (filant entre les doigts de Sam Peckinpah ou de Steven Spielberg!), avant d’Ă©chouer au Studio Disney, alors Ă  la recherche d’une oeuvre inhabituelle. Si le binĂ´me Bradbury/Clayton s’accorde aimablement, on ne peut pas en dire autant avec les pontes du studio: le premier screen-test du film convainc peu, poussant Clayton Ă  retourner de nombreuses scènes (l’arrivĂ©e du cirque, l’attaque nocturne de la sorcière et la galerie des miroirs, entre autres) avec l’Ă©quipe des fx de Tron. Des reshoots qui auront alors lieu presque un an après la production du film, chose que l’on peut aisĂ©ment remarquer lors de cette sĂ©quence d’attaque d’araignĂ©es, avec des acteurs manifestement moins jeunes que dans les plans prĂ©cĂ©dents!

Certains effets spĂ©ciaux mĂ©caniques (comme cette sĂ©quence oĂą une main griffue gigantesque venait terroriser les deux hĂ©ros dans leur chambre) sont laissĂ©s sur la touche au profit d’effets visuels plus Ă©laborĂ©s et plus spectaculaires (peut-ĂŞtre mĂŞme trop, comme cette matĂ©rialisation de la foire par ordinateur qui ne sera pas retenue du montage final). Quelques autres sĂ©quences (dont une scène onirique expliquant la prĂ©sence de cercueils d’enfants lors de la parade) seront Ă©galement Ă©vincĂ©es. Le changement le plus intriguant concernera la musique du film, dont George Delerue s’occupa durant un temps. Un score rejetĂ© Ă  la mĂ©lancolie grandissante, qui rappelle par instant sa collaboration passĂ©e avec Clayton sur Chaque soir Ă  neuf heures. Il faudra donc se passer de la fameuse sensibilitĂ© du compositeur, remplacĂ© au pied levĂ© par un jeune James Horner dont le travail reste Ă©loignĂ© autant que possible de celui de Delerue, avec un rĂ©sultat plus tonitruant et menaçant… allant jusqu’à plagier le thème de la marche impĂ©riale de Star Wars!

Un beau fracas dont naĂ®tra une Ĺ“uvre au ton d’hybridĂ© fort Ă©levĂ©: la lenteur et l’atmosphère dĂ©senchantĂ©e et morbide de Clayton se retrouvant alors mariĂ©es de force Ă  la pyrotechnie du studio aux grandes oreilles. Une ambivalence de ton qui pourrait se rĂ©sumer Ă  la place du personnage principal, hĂ©sitant entre le duo de petits dĂ©brouillards estampillĂ©s Disney (dont le petit Shawn Carson, dĂ©jĂ  familier des parcs d’attractions lugubres puisqu’on le croisait dans Massacres dans le train fantĂ´me de Tobe Hooper en 1981) et le personnage plus âgĂ© de Jason Robards. On y retrouve toute la sensibilitĂ© de Clayton Ă  y dĂ©crire un homme minĂ© par l’âge et qui devra faire face Ă  sa fragilitĂ© et aux terreurs du temps pour sauver son propre fils. Une thĂ©matique inattendue pour une production Disney. Et si son voisin de palier Les Yeux de forĂŞt Ă©vitait les images trop effrayantes, La Foire des tĂ©nèbres semble se prĂ©occuper assez peu de l’âge de ses spectateurs en jouant Ă  fond la carte de l’atmosphère sinistre (musique sifflant dans le vent, orage menaçant, train de minuit spectral, cimetière…) jusqu’Ă  y glisser des plans assez violents (Robards se faisant dĂ©chiqueter la main ou le petit Will assistant Ă  sa propre dĂ©capitation par le biais d’une hallucination plus vraie que nature).

Une audace qui en fera la seule production Disney interdite au moins de 13 ans en France, bien que le happy-end se charge de remettre les choses bien Ă  leur place, comme si tout cela n’avait Ă©tĂ© qu’un long cauchemar. Si on devra admettre que le director’s cut de Clayton restera perdu Ă  jamais dans les tiroirs du studio, la splendeur de ce film rabibochĂ© n’en reste pas moins curieusement intacte.

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