«Bite it! Bite It!». Saviez-vous qu’il existe un film où, installé à la table du petit-déj, Marcello Mastroianni croque à pleine dents dans le popotin d’une Nastassja Kinski entièrement dévêtue? Saviez-vous qu’Ennio Morricone s’est essayé (avec succès) à la disco? Saviez-vous que ce roi du coming of age tout en pudeur et délicatesse qu’est Alberto Lattuada (Les Adolescentes, qui révéla la lumineuse Catherine Spaak en 1960) a connu une fin de carrière nettement plus dépenaillée dans les années 70? Encore une bizarrerie seventies produite par Giovanni Bertolucci, qui mériterait un logo Parental advisory.

L’existence de Guillo (Marcello Mastroianni), architecte romain à la cinquantaine bien tassée, bascule lorsqu’il rencontre la belle Francesca, campée par Nastassja Kinski d’avant Tess (17 ans à l’époque selon la biographie officielle, 19 selon d’autres sources, notamment IMDB). Cette étudiante libre comme l’air établie à Florence va bientôt concentrer tous ses fantasmes. Cela tombe bien: le mariage de Guillo bat de l’aile et sa relation avec sa fille se distend à mesure que cette dernière fait sa life avec son amoureux.

Un film où une jolie donzelle en fleur fait tourner la tête de mâles plus vieux, on a vu ça mille fois, surtout en Italie, où la sexy comedy a enfiévré la lingerie de plus d’un quinqua lubrique! La particularité de cette Fille (Così come sei en italien) est ailleurs. Ce qui taraude notre Marcello, ce n’est pas vraiment cette différence d’âge, pas si entachée de scandale à l’époque (nous sommes dans les années 70, voyons). Non, ce qui turlupine le vieillissant latin lover, c’est la possibilité que cette bombe atomique soit… sa propre fille! C’est en effet possible puisque le Marcello a fréquenté sa mère il y a une vingtaine d’années, et que la progéniture n’a, magie des scribouilleurs de scenari italiens, jamais connu son géniteur… Drôle de pitch, hein? Che strano il pitcho!

Le scandale n’est pas vraiment traité comme tel; ce qui ne manquera pas d’affecter certains (vu le timing, on ne vous en voudra pas si vous préférez passer votre chemin…). Le film est fait d’une étoffe vraiment étrange, mélange des tons et des registres qui semble inscrit dans le patrimoine génétique de tout bon cinéaste transalpin: une bluette légère lorgnant vers l’insouciance grivoise, et dans le même temps un beau film grave regardant avec amertume le poids des années, l’incapacité à retrouver son éclatante jouvence en dépit des efforts déployés, l’idée que tout amour véritable n’est pas voué à durer. Et qu’il vaut mieux interrompre la romance au moment où la relation est la plus forte…

C’est un film où les portraits de morts tapissent partout les murs, où le papier-peint sent la naphtaline industrielle, et où la pluie battante peut surgir à tout moment. Nous sommes dans ce moment rétrospectif du cinéma italien, où l’exubérance pop du Fanfaron (ah, les années du «boom» économique, avec ses blue jeans et ses juke box à chaque pâté de maison…) a laissé place à des décors grisou, esthétique de la ruine qui n’est évidemment pas sans rapport avec les années de plomb.

Le film est d’ailleurs contemporain du Avoir vingt ans (1978) de Fernando Di Leo, qui entérine pour de bon (et de quelle façon!) la fin de l’innocence de toute une génération. Nastassja Kinski s’y situe quelque part entre Gloria Guida et l’objet de scandale que constitue notre Brigitte Bardot nationale (une fameuse scène du Mépris se voit même – affectueusement – pastichée). Vous ne résisterez pas à cette scène de night-club où Marcello, reprenant là son rôle d’observateur désenchanté de Huit et demi (1962), a bien du mal à suivre la cadence imposée par la Kinski, goûtant aux joies du score disco de Maestro Morricone (vous pouvez d’ores et déjà ajouter ce Dance On à votre playlist). Ou celle où, sur ce même score endiablé, il opine maladroitement du popotin tout en touillant la sauce au basilic qu’il est en train de se confectionner…

Un autre visage familier au casting: une fidèle du cinéma d’Argento en la personne d’Ania Pieroni (le goût du papier journal n’avait pas de secret pour elle dans Ténèbres), à poil la moitié du temps, et qui pratique bien plus qu’une simple drague lourde envers notre architecte. Et c’est justement ce qui respire le plus l’immoralità dans ce beau film automnal: refuser les sollicitations faciles qui affleurent de partout pour préférer une relation plus que proscrite par la bienséance!

Lattuada est surtout connu pour ce chef-d’œuvre qu’est Mafioso (1962), où un Alberto Sordi cadre industriel embourgeoisé à Milan regagne sa Sicile natale pour présenter son épouse à sa famille. Famille qui n’a pas eu la chance de goûter au développement économique du nord du Pays, et où l’on croise des femmes à monosourcil et à moustache… En 1974, Lattuada réalisera l’un des fleurons de cette teensploitation italienne qui ne peut se découvrir aujourd’hui sans arrière-goût de malaise: son La Bambina (1974) offre un premier rôle à Teresa Ann Savoy dans le rôle de Clotilde, jeune fille handicapée de 16 ans – son âge mental est de 5 ans, et sa sexualité est déjà débridée, nous précise le synopsis… – qui éveille l’attention malsaine de fauves masculins. Avec dans le viseur du cinéaste, le (bien pratique) portrait de mœurs d’une bourgeoisie décatie… Des occurrences du film sur XHamster laissent à penser que le film va très loin, mais ne comptez pas sur nous pour pousser l’investigation plus loin, bande de fripons! G.R.

Titre original: Così come sei. Réalisation: Alberto Lattuada. Scénario: Paolo Cavara, Enrico Oldoini, Alberto Lattuada. Avec: Marcello Mastroianni, Nastassja Kinski, Francisco Rabal… Sociétés de production: San Francisco Film – Producciones Cinematográficas Ales – Italie/Espagne – 109 minutes – 1978

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