Imaginez un croisement latino entre Muriel et A la recherche de Mister Goodbar, et vous obtenez cette exquise étrangeté aussi chaos que cul.

MalgrĂ© son pseudonyme Ă  la sonoritĂ© très europĂ©enne, le rĂ©alisateur Jean Garrett n’a jamais pu extraire son scandaleux cinĂ©ma de son brĂ©sil natal… comme d’ailleurs un grand nombre de ses compatriotes tels que Ivan Cardoso, Elyseu Visconti, Carlos Hugo Christensen, Luiz Castellini ou Sady Baby, tous parquĂ©s – malgrĂ© eux – derrière la cape du grand Jose Mojica Marins, le seul ayant pu s’affranchir des frontières mondiales (et encore…). S’il n’a pas vouĂ© sa filmographie Ă  l’horreur, Jean Garrett a vite senti le courant passer, profitant de la sexploitation par le biais du polar, du thriller, du drame ou du fantastique, avec par exemple A Força do Sentidos, film de fantĂ´mes très cul. Mais il serait facile de cataloguer cet ancien photographe dans le z crapoteux, alors qu’en rĂ©alitĂ© la rĂ©currence des thèmes et son style parfois inspirĂ© en font un drĂ´le d’auteur sulfureux.

SignĂ© entre deux Ă©poques, A Mulher que Inventou o Amor pourrait ĂŞtre son Belle de Jour, ou plus vulgairement, la rencontre latino de Muriel et de A la recherche de Mister Goodbar. La tente est plantĂ©e: femme cĂ©libataire en première ligne, Doralice est pleine de rĂŞves, pleine de dĂ©sirs, pleine de tout. Mais elle se sent soudain très vide lorsque se fait dĂ©florer par un boucher adipeux dans son arrière boutique, agrippĂ©e aux carcasses de viande, Ă©clairĂ©e au nĂ©on baveux, et gĂ©missant de douleur en espĂ©rant que ça passe plus vite. Quand elle vient pleurer sur l’Ă©paule de sa meilleure amie, celle-ci lui explique qu’elle se prostitue les week-ends. Elle pousse alors la fille dĂ©plorĂ©e Ă  prendre le pli (on a connu mieux comme remède au chagrin!) pour se ressaisir. En plus de sa beautĂ©, Doralice se fait un nom en devenant alors une reine de la simulation, adulĂ©e pour sa capacitĂ© Ă  flatter les oreilles de ces bons messieurs, ce que Garrett illustrera par un Ă©tonnant faux plan-sĂ©quence en travelling latĂ©ral oĂą la jeune femme aligne les passes. Mais le rĂŞve de Doralice, devenant au passage Talula, c’est de se marier! Sans souteneur, l’hĂ©roĂŻne rĂ©habilite l’image de la prostituĂ©e dans l’habituel toboggan de la descente aux enfers: ici, le succès va lui donner une assurance nouvelle, sans lui faire oublier l’idĂ©e de parader un jour avec une robe blanche et de vivre une histoire d’amour avec une star de soap opera dont elle fait l’amour aux posters tous les soirs! Ce qu’elle veut elle l’aura!

Derrière la parade fĂ©ministe et les piques lancĂ©es Ă  la sociĂ©tĂ© de consommation, il y a aussi l’idĂ©e d’une masculinitĂ© Ă©corchĂ©e et grotesque: sous l’Ă©gide d’un sugar daddy impuissant qui aime «les belles choses», Talula est sommĂ©e de prendre des cours pour devenir plus « femme ». Qu’Ă  cela ne tienne: lorsqu’elle dĂ©couvrira l’orgasme sur un lit de rose blanche et dans un concert de hurlements, plus rien ne l’arrĂŞtera, rĂ©clamant Ă  son tour de jouir avec d’autres partenaires, s’habillant en homme pour sĂ©duire les gitons pĂ©dĂ©s par esprit de conquĂŞte. Reste bien sĂ»r l’amour brĂ»lant qui la consume toute entière: pour reprendre le dessus, il faudra en faire une folle tragĂ©die, esquissĂ©e que dans un geste d’opĂ©ra grand-guignolesque au dĂ©tour d’un Ă©pilogue rouge chaos. Faut dire que le film s’ouvrait, tel un giallo, sur un mannequin rougeoyant au son d’une parade nuptiale corrigĂ©e au synthĂ© gras.  Incroyablement moderne, A Mulher que Inventou o Amor Ă©voque aussi bien du Luis Buñuel passĂ© Ă  la moulinette de l’outrance carrĂ© rose que les futures fastes de la Movida. 

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