[LA DERNIÈRE VAGUE] Peter Weir, 1977

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La carrière américaine du réalisateur Australien Peter Weir est la plus connue, pleine de réussites considérables (Witness, Truman Show, Master and Commander etc.), faisant parfois même mouche pendant les années Reagan. Les vrais savent aussi qu’il a tourné quelques films déments pendant sa période Australienne, aussi stimulante pour le cinéphile que la période dite Hollandaise de Paul Verhoeven.

PAR ROMAIN LE VERN

Rien ne va plus en Australie, dans le ciel comme dans les têtes. Cela fait maintenant plusieurs jours que d’étranges phénomènes atmosphériques inquiètent les habitants: pourquoi, d’un coup, des orages éclatent? Pourquoi une pluie diluvienne et une tempête d’une inhabituelle violence s’abattent sur Sydney? Pourquoi des grêlons tombent d’un ciel sans nuages sur une petite ville du désert? Pourquoi pourquoi? Lors d’une nuit d’orage, un aborigène est mortellement blessé dans une bagarre. Les suspects, cinq autres aborigènes (parmi eux, le comédien aborigène superstar David Gulpilil, découvert dans ze marvelous Walkabout de Nicolas Roeg) sont défendus dans le cadre de l’aide juridictionnelle par un avocat spécialisé en droit des sociétés (Richard Chamberlain qui, non, n’a pas fait que Les oiseaux se cachent pour mourir). Hanté la nuit par des rêves apocalyptiques, ce dernier voit dans ce crime une exécution pour non-respect d’une loi tribale, considérée comme un châtiment magique. Il a raison, mais les accusés récusent cette thèse qui pourrait pourtant leur être favorable devant la cour. Ils préfèrent en effet risquer la prison plutôt que de révéler aux hommes blancs l’existence d’une tribu nichée en secret depuis toujours sous la ville…

Peter Weir a réalisé La dernière vague, son troisième long métrage, juste après Pique-nique à Hanging Rock où, souvenez-vous, trois grâces de Botticelli disparaissaient un après-midi, comme évanouies dans une faille, sous un soleil froid, laissant le cœur des hommes déçu. Un fabuleux mystère déjà dispensé par les aborigènes (l’hypothèse des vierges sacrifiées près d’un troublant rocher) qui possédait une incommensurable morbidité derrière l’innocuité duteen movie corseté pour jeunes filles de 1900 et dont Sofia Coppola s’est totalement inspirée pour Virgin Suicides jusque dans la retranscription du désir masculin éperdu par et pour la beauté féminine évanescente. Le chef-opérateur Russell Boyd avait fait de telles merveilles angoissantes et si bien joué des contrastes avec sa photo DavidHamiltonienne avant l’heure, que Peter Weir a eu la bonne idée de l’embaucher à nouveau pour La dernière vague, souhaitant produire à nouveau ce climat halluciné et fantastique de rêve éveillé, de pure étrangeté, générant une fascination hébétée et en même temps une mélancolie profonde. De manière différente, toutefois.

Comme chacun sait, l‘éclair est une décharge électrique pouvant surgir lorsque deux nuages se rencontrent. Dans La dernière vague, deux mondes se rencontrent et se confrontent : celui des hommes blancs, bourgeois et urbain, représenté par l’avocat/Richard Chamberlain et celui des hommes noirs, spirituel, ancestral représenté par les aborigènes. Il y a d’un côté le monde du réel et du visible VS le monde du rêve et de l’invisible. Dans sa volonté de gratter le vernis des apparences et de sous-tendre que nul n’échappe à son passé, travaillé qu’il est par des questions profondes (la disparition du sacré, le rapport de l’homme et de la nature qui se délite…), Peter Weir, en pleine exploration, s’est renseigné auprès d’une fondation tribale pour donner une voix aux aborigènes, veillant à ce que le contenu respecte les coutumes des tribus sans déflorer le secret sacré entourant les rituels et les légendes. Il montrait alors qu’il était possible de perdurer une tradition dans un contexte urbain et ce même si les blancs, avec leur foi aveugle en les vertus civilisationnelles, prétendaient cela impossible.

La dernière vague raconte sommairement comment un homme ordinaire se révèle confronté à un événement extraordinaire comme plus tard chez le spiritualiste M. Night Shyamalan (Incassable) ou l’anxieux Jeff Nichols (Take Shelter). La révélation d’un personnage cartésien qui, dans ses rêves et au contact des membres d’une tribu, découvrent ses pouvoirs médiumniques insoupçonnés. En substance, il découvre un secret concernant l’humanité entière. La force de cette Dernière Vague vient assurément du prolongement de Pique-Nique à Hanging Rock où seules les trois disparues connaissaient le secret et le gardaient jalousement, jouant sur l’imagination comme la frustration du spectateur. Sur ce coup, s’il préserve le mystère, Peter Weir se révèle aussi plus ouvert, plus résolu à communiquer son malaise quitte à passer par l’explicite.

Là où Pique-Nique à Hanging Rock faisait du surplace (le temps suspendu dans une somnolence collective, les montres arrêtées) et nous privait de progression dramatique (c’était là toute sa beauté), La dernière vague avance, lui. Lentement, pas à pas, des ténèbres vers une lumière comme dans une enquête. Le récit part de l’intime vers l’universel, part de choses prosaïques pour toucher du doigt l’immatériel, l’invraisemblable vérité. Au préalable, il nous introduit sur la piste du thriller mystique avec comme trompe-l’œil rassurant un personnage d’avocat, a fortiori rationnel. Dans ses rêves horrifiants, il voit le ciel s’assombrir et préfigure la destruction du monde. Une fragilité qui bouscule ses convictions comme ses certitudes et, soudain, l’assaille. Autour, quelque chose sourd et gronde dans les dédales de la ville de métal. Cette part à la fois monstrueuse et magique que l’on prive aux yeux du monde et qui interagit secrètement avec la terre, l’eau, le vent… finit par exploser tel un scandale dans la séquence finale, annoncée par le titre, appartenant au genre catastrophe. On pourrait parler pendant des heures de la manière dont Peter Weir s’est régulièrement accaparé les genres. Ici, il choisit toutes les options (mélo, drame, fantastique, horreur, catastrophe…) sans élire ouvertement un territoire. En montrant moins pour suggérer plus, il parvient à sonder un dérèglement, un vrai trouble et génère le nôtre. C’est pourquoi il importe de revenir vers La dernière vague à répétition. Trop dense pour être totalement appréhendé lors du premier visionnage, il donne l’illusion de tout comprendre et de ne rien comprendre en même temps.

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