Sous son argument fantastique, La CrĂ©ature raconte la pĂ©riode dite de transition ­post-Franco oĂč, plutĂŽt que de vivre avec un macho ex-franquiste, l’hĂ©roĂŻne noue une relation physique avec un berger allemand. Chaos moral, chaos total.

PAR PAIMON FOX

Depuis toujours, Eloy de La Iglesia aime sonder l’ambiguĂŻtĂ© sexuelle, filmer les atermoiements de personnages meurtris. Chez lui, les thĂšmes de prĂ©dilection seront l’homosexualitĂ© (Los placeres occultos, en 76; El diputado, en 78; Navajeros, en 80) et la drogue (El Pico 1 & 2, aka en français L’enfer de la drogue 1 & 2). Il y a bien sĂ»r le choc inclassable de Cannibal Man (titre trompeur puisqu’il n’est nullement question d’anthropophagie), sur un boucher tueur en sĂ©rie et porte Ă  la maniĂšre des grands films contestataires des annĂ©es 70 façon La grande bouffe un regard acerbe sur la sociĂ©tĂ© de consommation avec une froideur qui glace le sang.

La crĂ©ature a beau ĂȘtre moins connu, il est aussi dĂ©rangeant. On suit Christina qui tente d’avoir un enfant depuis trois ans. Un jour, elle voit son dĂ©sir exaucĂ©. ProblĂšme: alors qu’elle patientait sagement dans une station essence, elle tombe sur un berger-allemand qui l’agresse et provoque une fausse couche. Pendant que son mari continue de pactiser avec le parti rĂ©publicain, elle cherche Ă  surmonter son trauma toute seule, en tissant une relation Ă©trange avec un berger-allemand Ă©trangement similaire Ă  celui qui l’avait heurtĂ©e. Syndrome de Stockholm? Choc Ă©motionnel? Basculement vers la folie? Remise en question existentielle? Hasard ou coĂŻncidence? Question de sexe et de Dieu? Avec La crĂ©ature, Eloy de la Iglesia ose une sorte de dĂ©fi: donner Ă  travers une romance zoophile une rĂ©sonance et une profondeur inĂ©dites et construire une fable fĂ©roce sur la monstruositĂ© (rĂ©pond-elle aux lois des apparences? Quel est le sens du mot «monstre»?).

Loin de la provoc Ă  balles-deux, EDLI semble comprendre que par des moyens moins voyants comme la psychologie, l’ellipse ou le simple montage, il est possible de distiller un malaise profond et tenace. En somme, il prĂ©fĂšre sur ce coup la suggestion ambiguĂ« Ă  la provocation brute de dĂ©coffrage, l’installation d’un malaise progressif au vernis spectaculaire. Le changement de style est certainement provoquĂ© par le fait que De la Iglesia n’a pas, pour une des rares fois de sa carriĂšre, participĂ© Ă  l’écriture du scĂ©nario. Si l’hĂ©roĂŻne dĂ©boussolĂ©e noue un lien Ă©rotico-ambigu avec un berger-allemand, c’est peut-ĂȘtre pour tuer la haine qu’elle a en elle et neutraliser un mystĂ©rieux mal. Elle pousse l’expĂ©rience tellement loin que cela dĂ©bouche sur une histoire d’amour que nous ne pouvons pas comprendre. De la Iglesia dĂ©samorce la dimension malsaine pour privilĂ©gier une dĂ©rive grotesque et pathologique. Ce qui retient l’attention, c’est cette incapacitĂ© Ă  retranscrire des sentiments Ă©quivoques et surtout ce long voyage vers la monstruositĂ©, sa dĂ©couverte, sa reconnaissance. Pas Ă©tonnant par exemple que son mari soit un Ă©minent prĂ©sentateur de tĂ©lĂ©vision magouilleur qui se rapproche doucement mais sĂ»rement vers le parti conservateur: sous la provocation de surface, il y a une vraie charge politique post-Franco bien courageuse pour l’Ă©poque.

Le fantastique s’infiltre silencieusement dans le canevas d’origine, allant jusqu’à contaminer la femme qui tombe enceinte du chien. On pĂ©nĂštre alors en pleine absurditĂ© avec en prime une conclusion pirouette digne du Polanski de Rosemary’s baby. A quoi ressemblera l’enfant nichĂ© dans son ventre? Peut-ĂȘtre Ă  la crĂ©ature du titre qui est Ă  la fois l’enfant et l’animal. La crĂ©ature, c’est donc le monstre d’un pays ayant basculĂ© depuis des lustres dans la monstruositĂ©. VoilĂ  un beau film totalement Pasolinien, Buñuelien qui Ă©chappe au raisonnement logique et tourne en dĂ©rision la religiositĂ© prĂ©cieuse d’un mari lĂąche. Dieu serait donc ailleurs. Du cĂŽtĂ© des atypiques. Du cĂŽtĂ© de ceux qui bafouent les lois morales de la sociĂ©tĂ©. On en sort un rien troublĂ©s. En appelant une suite – horrifique – qui ne verra point le jour et se construira dans nos esprits confus.

AprĂšs seize ans d’absence, sans doute endeuillĂ© par le dĂ©cĂšs de l’ange JosĂ© Luis Manzano, muse du rĂ©alisateur et symbole d’une jeunesse espagnole enragĂ©e mort d’une overdose en 92, Eloy de la Iglesia est revenu avec un dernier long mĂ©trage baptisĂ© Les amants bulgares (uniquement visible en dvd) oĂč la passion de faire du cinĂ©ma semblait morte. Loin des normes et du regard des autres, De la Iglesia a finalement construit une filmographie cohĂ©rente, en adĂ©quation avec les idĂ©es d’un auteur qui n’a jamais trichĂ© avec ses dĂ©sirs ni mĂȘme avec ses sentiments. So long.