Oui, les gialli espagnols existent. La preuve avec ce drôle de spécimen…

PAR JEREMIE MARCHETTI

En découvrant La corruption de Chris Miller (encore une fois grâce aux indétrônables fossoyeurs de Vinegar Syndrome), on pourrait jurer que son réalisateur Juan Antonio Bardem (et tonton de Javier donc) avait en son temps une assise confortable dans le cinéma de genre. BIP: zéro. Ou presque. Proche d’un cinéma assez populaire, il s’est d’abord vu pousser aux commandes d’une énième adaptation de L’île Mystérieuse en 1972 mais a surtout achevé – jusqu’à quel point? On ne le sait guère – le formidable et très (très) méchant Les cloches de l’enfer, thriller de vengeance salé et fronde enflammée adressée à l’Espagne franquiste. C’est à se demander donc si toute la sève de ce grand film de l’âge d’or du cinéma de genre espagnol ne revenait pas aussi en parti à Bardem, dont La corruption de Chris Miller, signé la même année, témoigne d’une véritable aisance chaos.

Tourné en Espagne mais dans la langue de Shakespeare, tel un véritable témoin de la mobilité certaine du giallo, qui n’avait pas hésité à s’implanter insidieusement en Espagne mais aussi en Angleterre. Car oui, le film de Bardem a cette même sensualité pop et malade, ce même fumet de déviance et cette même orchestration morbide que les thrillers ritals faisant fureur à l’époque. Qu’on soit à Rome ou à Barcelone, peu importe finalement. D’ailleurs ici la campagne espagnole ressemble presque à celle des landes anglaises, battue par des pluies incessantes comme en témoigne l’incipit où une bourgeoise lasse de son amant se fait trucider par un margoulin déguisé en Charlie Chaplin. Toute la bizarrerie du geste et la saveur des contrastes (l’intérieur chaleureux contre la tempête extérieure, la drôlerie de l’étranger laissant place à une sauvagerie sanguinolente) augurent alors du meilleur pour la suite.

Loin de là, une Jean Seberg onctueuse (quelque part physiquement entre la Mimsy Farmer de l’époque et une Delphine Seyrig façon soirée de l’ambassadeur) campe une propriétaire faussement indépendante, qui mise sur les névroses de sa belle-fille pour ne jamais rester seule. Jean n’a jamais digéré le départ de son mari, et la belle boudeuse Marisol (alors une célèbre chanteuse espagnole) campe la Chris Miller du titre, une jeune fille jamais remise d’un traumatisme que la mise en scène nous révèle au compte-goutte. Lorsque la pluie tombe, et dieu sait que cela arrive ici, la pauvre femme revit son agression, frappant tout ce qui bouge avec ce qu’elle a sous la main (spoilers: ça pique). Dans cette ambiance reposée où plane le spectre de la relation saphique (quid de ce baiser ambigu et de ce raccord au petit matin entre la marâtre doucereuse et la victime égarée?), un vagabond un peu hippie sur les bords (comprendre nu et chevelu) s’incruste dans le manoir, séduisant bien entendu les deux femmes à ses risques et ses périls: l’une veut rester, l’autre veut partir.

D’abord drame des cœurs et des corps, La corruption de Chris Miller glisse dans l’horreur en nous rappelant que le charmant éphèbe pourrait bien être en réalité le taré masqué du début; ce que Bardem illustrera lors du long et impitoyable massacre d’une innocente famille, avec une esthétique préparant les coussins du slasher plutôt que ceux du cinéma d’Argento. Masque patibulaire, ciré mouillé, serpe dans la tronche: le triangle amoureux vénéneux vire au rouge et lorgne vers le giallo brutal. Chose promise, chose due: le spectateur sera même gâté par un long meurtre au ralenti, où la victime devient subitement un Saint-Sebastien d’un autre genre, évoquant d’autres perles bis futur (La maison aux fenêtres qui rient ou Thriller: A cruel picture, pour ne pas les citer). La hargne du giallo au secours du soap qui mousse du mercredi après-midi: arrosé d’un scope éclatant et d’un final à la morale qui étrangle sec, ce mélange de classe/pas classe ravit. Et nous voilà, nous aussi, bien corrompus.

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