La vie sans histoire de Jean de Dieu, inventeur de glaces aux multiples couleurs, obsédé d’hygiène et collectionneur de poils pubiens. C’est dans cette fantaisie érotique et mystique du réalisateur João César Monteiro, pour public averti.

Accueilli à chaque fois avec grande bienveillance par les professionnels de la profession, Joao César Monteiro était dans les années 80-90 un véritable phénomène qui, par son humour franc, son goût de la provocation, son absence réelle de tabou et sa poésie de dernière minute, avait de quoi séduire un autre public que les simples spectateurs de cinéma art et essai. C’était avant tout un rigolard érudit, un homme qui, pour contrer l’ennui et la moral, citait Sade, questionnait des pulsions sans mentir, cherchait la mystique là où on ne voyait pas, tentait de mettre de la fantaisie un peu partout (et tant pis si ça heurtait). Aujourd’hui, pas sûr qu’on lui tresserait autant de lauriers. Ancien critique de cinéma, il est parti à Londres pour apprendre à faire des films qui lui ressemblent, à la London School of Film Technique. En 1978, il signe son coup d’essai Chemins de traverse, dans lequel un jeune couple traverse une campagne à la rencontre de gens du coin. Trouve son style (le montérisme qu’il l’appelait). Façonne une image d’artiste expérimental et sulfureux. Et crée un double fictionnel pervers et lubrique baptisé Joao de Deus (Jean de Dieu). On le retrouvera dans Souvenirs de la Maison jaune (1989) dans lequel, après un attentat manqué contre la pudeur de la fille de sa logeuse, il se retrouve dans un asile de fous de Lisbonne.

Dédié à Serge Daney, La Comédie de Dieu (1995) donne à prendre des nouvelles de cet alter-ego. Cela démarre, de façon cosmique, sur la trajectoire d’une comète accompagnée par un chant de Monteverdi. Point de départ d’un film de 2h45 qui demande à quitter nos repères terrestres pour suivre Jean de Dieu sur une autre planète, désormais gérant du Paradis de la Glace. Et il glande la vie sans passion dans une société aux rituels tannants. Esthète raffiné, dandy anar et libidineux, il a inventé des parfums délicieux ayant fait le succès de sa boutique, pour le plus grand bonheur de la patronne, ancienne prostituée sans scrupules, qui dirige cet empire glacé de sa poigne. Tout le monde adore, sauf Jean Douchet qui joue ici un glacier français au nom d’Antoine Doinel – un écho à son apparition marquante dans Les 400 coups de François Truffaut. Le critique apparaît ici le temps d’une séquence hilarante où, en glacier convoité par la patronne du Paradis de la Glace pour une fusion d’entreprise et venu tout exprès de Paris, il goûte en grandes pompes la spécialité de la maison avant de trouver qu’elle a un goût de merde. On a envie de jumeler cette scène, avec le recul et pour le même humour malaisant, avec celle où le producteur joué par Angelo Badalamenti recrache son café dans Mulholland Drive de David Lynch.

Mais Jean de Dieu s’en fout. Jean est ailleurs, dans ses rêveries et ses désirs, et tente de mettre un peu de fantaisie colorée (et immorale) dans une société du travail aux règles dadaïstes (et morales). Ce Nosferatu croisé à Droopy forme avec soin ses nouvelles employées, leur rappelant sans cesse les règles d’hygiène très strictes pour ne pas mettre en péril la santé publique. Parallèlement, en privé, il collectionne, dans un album fétichiste intitulé Livre de pensées, les poils pubiens des femmes et c’est non sans émotion qu’il reçoit un soir par courrier un poil de la reine Victoria! Jean de Dieu n’a rien d’un saint, mais tout du diable au Paradis de la glace. Et parmi ses cibles, il y a la jeune Joaninha, quinze ans, à qui il donne un bain. Il se sert alors de ce bain pour faire le lait des glaces. Mais l’ordre moral le punit et l’exclut du monde.

Tout, jusque dans la durée (2h45 quand même) pourrait être embarrassant sans l’honnêteté et la distance de João César Monteiro qui ne triche avec rien et se met en scène avec une absence totale de complaisance et d’inhibition: il ne s’aime pas, déteste son corps, le moque, le tourne au ridicule mais se révèle hyper-sensible à la beauté qu’il tente de capter lorsqu’il la croise. Derrière la provocation apparente des transgressions, s’expriment une pure érudition, une réelle poésie et une extrême délicatesse, faisant moins de son personnage un vieux dégueulasse pervers qu’un épicurien Dandy à l’érotisme mystique, hanté par les fantômes de Dante, Sade, Strindberg et Bataille. Pour peu qu’on accepte ses outrances et qu’on ait pas peur du scabreux (la dernière partie du bain ne passe plus du tout avec un regard actuel), Joao César Monteiro pouvait emmener loin dans son univers de fantasmes, filmant avec la même intensité la Voie lactée, les jeunes filles en fleur, l’étal d’un boucher. Un univers prolongé dans Le bassin de J.W. en 1997 et dans Les Noces de Dieu en 1998.

A comedia de Deus.
Réalisateur: João César Monteiro
Avec Claudia Teixeira, Max Monteiro, Raquel Ascensão, Manuela de Freitas, Gracinda Nave.
Portugal-France / 1995 / 169 min

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