Pour Tinto Brass, le cinéma revient à accoucher ses fantasmes sur le papier et à les reproduire avec une intensité décuplée. Sa bonne idée consiste à nous les faire partager.

PAR PAIMON FOX

Dans La Clef, Tinto Brass a transposé l’œuvre de l’écrivain japonais Junichiro Tanizaki dans l’Italie des années 40 afin de brosser le portrait d’une femme qui s’offre à son gendre pour répondre aux fantasmes de son vieux mari obsédé sexuel à la santé défaillante. C’est une alternative vitale dans une époque corsetée. Les rares fois où on a vu la situation inverse chez Brass (à savoir le vieil homme plus performant que le jeune), c’était dans l’un de ses meilleurs films, Paprika, où l’héroïne prenait son pied en se tapant un homme riche, à l’article de la mort, qui aurait pu être son grand-père. Ou même dans Le Voyeur où le père du protagoniste était un bon vivant qui à son âge avancé continuait de se comporter comme un enfant polisson. L’action de La Clef se déroule idéalement à Venise, cité quasi-mortuaire fréquemment utilisée au cinéma pour sa dimension fantastique, comme pour opposer la société de la mort au plaisir du sexe.

En empruntant la forme des journaux intimes qui se chevauchent (d’où un recours à une voix-off justifiée), son film possède une structure littéraire qui autorise toutes les audaces, suggérées ou explicites. Pendant longtemps, il enchaîne des séquences anodines, épouse la frustration du spectateur qui doit se contenter de regarder et de ne pas toucher. Les personnages masculins sont tous – à raison – fascinés par le corps de l’héroïne, malléable à souhait, que l’on peut secouer, palper, espionner, photographier et exploiter. Petit à petit, ils se libèrent avec elle ; et, le film aussi. Bizarrement, la scène qui marque la transition – du fantasme au rapport sexuel, de la métaphysique au physique – est celle, dépourvue de toute sexualité et pourtant si érotique, où la femme se retient de rire devant un couple qui glisse sous la pluie. Cette actrice italienne repérée dans Nous nous sommes tant aimés, superbe chronique sur quatre amis qui se sont tellement manqués, a trouvé en Tinto Brass la personne idéale pour booster sa carrière un rien déclinante.

Au cinéma, son dernier rôle marquant reste celui de la mère salope intégrale qui se tape le petit ami de sa fille dans l’excellent Jambon, jambon, de Bigas Luna et résonne comme un écho lointain à La clef. Brass a toujours admiré la capacité de certains cinéastes italiens – avec lesquels il a commencé comme assistant dans les années 60 – à capter ce raffinement baroque issu de la décadence pour se moquer avec la même impertinence de l’esthétique nazie. En situant son récit dans un contexte fasciste a priori peu propice à la libération sexuelle et à l’épanouissement personnel (le fait que tout se passe en alcôve n’est pas anodin), le cinéaste s’amuse à traiter l’histoire de son pays par-dessus la jambe et se sert de cette toile de fond comme métaphore de la frustration sexuelle (le vieux mari est un éjaculateur précoce qui ne peut subvenir aux exigences de sa jeune épouse). Lorsqu’elle croise le regard de son gendre, jeune cheval fou au propre comme au figuré (bruitage à l’appui) et surtout lorsqu’il lui enfonce une seringue dans le postérieur, cette femme, au départ soumise, dévoile sans complexe son beau corps, prend conscience de sa soif de sexe et finit par l’assumer. Elle découvre qu’il n’est rien de plus exquis que de faire l’amour et elle a parfaitement raison.

Ce qui est le mieux retranscrit dans La clef, c’est la découverte de cette double joie ultime: désirer et être désiré. Tinto Brass ne nous épargne rien de son évolution, de ses formes, de sa beauté. Avec ce changement d’état émotionnel, cela devient un film sur le désir féminin et sa reconnaissance. En sourdine, Ennio Morricone se contente avec sa bande-son de battre les pulsations charnelles en s’adaptant au style du cinéaste qui louvoie entre bouffées purement érotiques et parenthèses grotesques. A la fin, il va tellement loin dans son exploration des arcanes qu’il tombe (presque) dans le mélodrame après une séquence où littéralement un personnage mord la poussière de plaisir. De la même façon, les digressions sur la foi et le péché accentuent une culpabilité judéo-chrétienne latente (voir la scène dans l’église). Le regard de Tinto sur la religion avait de quoi faire grincer des dents. Mais on en retient toujours l’essentiel: par sa faculté à faire naître l’excitation, par son sous-texte plus tordu qu’il n’y paraît, La clef s’avère sans peine un must du cinéma érotique. Sans doute parce qu’ici, tout est affaire de regard (celui qui regarde et celui qui filme) et donc de cinéma.

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