Paul Verhoeven pour la première fois aux États-Unis, ça donne ce film culte avec un couple glamour à mort: Rutger Hauer et Jennifer Jason Leigh

PAR JEREMIE MARCHETTI

Jamais le virage, que dire le pont, d’un auteur entre une pĂ©riode prĂ©cise Ă  une autre, n’aura Ă©tĂ© aussi symbolique et littĂ©ral que chez Verhoeven: entre le bunuelien Le quatrième homme et le corrosif Robocop, le vilain petit canard du cinĂ©ma Hollandais se retrouvait coincĂ© entre l’Europe et les États-Unis avec Flesh + Blood, qui lui-mĂŞme parle du passage d’une Ă©poque Ă  la suivante. TournĂ© en anglais mais en Espagne, brassant Ă©quipe amĂ©ricaine et europĂ©enne, le tournage de ce film historique – qui ne ressemble en rien Ă  ce que Hollywood attend du genre – sera un calvaire pour son rĂ©alisateur. Pourtant, rien de ce bordel gĂ©nĂ©ral ne se ressentira dans le produit fini…

DĂ©jĂ  rodĂ© Ă  l’aventure mĂ©diĂ©vale avec Floris, une sorte de Thierry la Fronde Ă  l’Hollandaise tournĂ© pour la tĂ©lĂ© Ă  la fin des annĂ©es 60, Paul Verhoeven y reprend Rutger Hauer, dont les diffĂ©rents sur le plateau de Flesh + Blood mettront d’ailleurs un point final Ă  leur collaboration. Le Hollandais violent avait passĂ© l’âge de faire bonne figure pour les chaĂ®nes tĂ©lĂ©: hormis peut-ĂŞtre dans Marketa Lazarova (František Vláčilou, 1969) et Promenade avec l’amour et la mort (John Huston, 1969), rarement on avait montrĂ© l’histoire du XIV/XVe siècle avec autant de cruditĂ©. Ni lyrique, ni dĂ©pressif, Verhoeven est plutĂ´t du genre Ă  enrober le tout d’une lĂ©gèretĂ© Ă©pique, teintĂ© de romantisme et d’ultra-violence. Qui d’ailleurs aujourd’hui pourrait se targuer d’arriver Ă  un tel Ă©quilibre dans une production de ce genre?

1501: on a passĂ© le cap de la Renaissance mais le mĂ©diĂ©val s’accroche: Verhoeven explore alors cette transition, oĂą les superstitions se heurtent Ă  la science, la religion Ă  la technologie, de l’humanisme Ă  la barbarie, l’art de la guerre et celui du plaisir. L’homme Ă©tait-il forcĂ©ment meilleur après le Moyen-âge? Pas sĂ»r… Canons, fumĂ©es, coups d’Ă©pĂ©es, faces noircies et faces rougies: nous voilĂ  parachutĂ©s en plein conflit, lĂ  quelque part, peut-ĂŞtre en Italie, peut-ĂŞtre en France, peut-ĂŞtre en Allemagne. Un seigneur use des talents d’une troupe de mercenaires grivois (rĂ©unissant les trognes hallucinantes de Ronald Lacey, Brion James et de Susan Tyrell) pour rĂ©cupĂ©rer son fief: la mission accomplie, il renvoie les marauds et les dĂ©pouille de leurs butins. Pas spĂ©cialement du genre Ă  courber l’Ă©chine, les saligauds contre-attaquent: dans l’action, ils kidnappent par mĂ©garde la jolie princesse promise au fils de leur ennemi, qui compte d’ailleurs ne pas se laisser faire.

Ce qui fascine le plus dans La chair et le sang, c’est la frontière irrĂ©mĂ©diablement floue entre les notions de bien et de mal, une constante so Verhoeven. En bon habituĂ© des contes lĂ©gendaires et des films de batailles guindĂ©s, le spectateur tentera dès lors de sĂ©parer mauvais et gentils, alors que le Hollandais chaos se fiche bien de la morale, car Flesh + Blood tient en effet plus de La horde sauvage que d’IvanhoĂ©. Ici, tout le monde a une raison de combattre et chacun a sa manière et ses armes, qu’il s’agisse d’une Ă©pĂ©e (les soldats), d’un corps (Agnes et ses charmes) ou d’un cerveau (Stephen et ses inventions). Le manichĂ©isme, Verhoeven, c’est vraiment pas son truc. Tout pourrait passer d’ailleurs par le conflit intĂ©rieur que vit Agnes, dĂ©chirĂ© entre l’amour courtois de Stephen, le prince charmant (un jeune savant se rĂ©vĂ©lant fin stratège) et la passion charnelle avec Martin (un guerrier qui va se fĂŞler par amour). Elle-mĂŞme est prĂ©sentĂ©e, dès la première scène, comme l’antithèse de la princesse sainte-nitouche: vierge certes (mais plus pour longtemps), mais aussi curieuse et vicieuse. Ă€ Verhoeven de faire de cet ange de Boticcelli un vrai joyau de guerre, qui se perd et se dĂ©couvre dans ses contradictions, et comprend Ă  quel point sa beautĂ© est une arme (la mĂ©morable scène de viol oĂą les rapports basculent en un clin d’oeil).

De Katie Tippel en passant par Showgirls et Black Book, la femme made in Verhoeven c’est ça. Coiffant Ă  l’Ă©poque au poteau Rebecca de Mornay et Natassja Kinski, Jennifer Jason Leigh illumine des toiles crasseuses par la seule force de sa mine boudeuse et de son sourire malicieux, s’offrant des vapeurs d’extase dans la plus belle et la plus chaude (au sens propre) scène d’amour de l’histoire du cinĂ©ma. La musique de Basil Poledouris chante l’appel Ă  l’aventure, la photo de Jan de Bont trempe du cĂ´tĂ© des pinceaux de Bruegel: le beau se doit d’illustrer le laid, s’en accommode, et tous deux s’épousent le temps d’un coup de foudre Ă  l’ombre d’un couple de pendus en putrĂ©faction. Qu’une mère se dĂ©fenestre avec sa fille, qu’un pestifĂ©rĂ© Ă©clate ses bubons, qu’un brigand se tue pour rejoindre celui qu’il aime ou qu’une nonne tire au fusil, le chaos chez Verhoeven s’accorde dans une harmonie Ă©vidente, absolue. Ce qu’on y voit, avec ou sans châteaux forts, c’est ce que l’homme rĂ©ussit Ă  faire de pire et de mieux sans complexe: aimer, tuer, mourir. La chair, le sang. Tout Verhoeven est lĂ .

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