Dans les années 70, Patrice Chéreau met le théâtre à feu et à sang: il fallait que l’expérience se prolonge au cinéma, forcément. Pour un premier long, La chair de l’orchidée n’est pas du genre petit joueur: film maladif, ambitieux, costaud, où tout se plie déjà à la volonté du jeune auteur.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Claire est la riche héritière d’un père milliardaire qui lui a laissé en mourant toute sa fortune. Sa tante, madame Wegener, veut s’approprier cette fortune. Elle réussit à la faire enfermer dans un hôpital psychiatrique. Claire s’évade et, après un accident de la route, est recueillie par deux hommes, Louis Delage, éleveur de chevaux, et Marcucci.

Patrice Chéreau adapte la suite d’un livre du «serienoireux» James Hadley Case, ce qui explique la curieuse impression de prendre un train en route, amplifiant la fausse urgence et l’étrangeté de l’objet. Les images lourdes et sinistres évoquent à elles seules ce que pouvait faire un Andrzej Zulawski de l’autre côté de l’Europe, mais sans l’hystérie qui dégorge: le cinéma vu comme la projection d’un cauchemar fiévreux qu’aucun médicament ne pourrait calmer.

Manoirs décrépis, orage à venir, campagne tremblante: l’ouverture lugubre sort le grand jeu. Échappée d’un asile où elle a été internée contre son gré par sa famille, Claire court à perdre haleine, taillade la gueule de ceux qui cherchent à lui glisser la main entre les jambes. Elle tombe amoureuse de Louis, poursuivit lui et son comparse par deux frères assassins. Mais la famille de Claire, sa tante en particulier, sont sur ses talons.

Tout le monde poursuit tout le monde en somme, et personne n’en réchappera: nous sommes bien chez Chéreau, et la tragédie carbure à pleins tubes. Sur la route, il pleut, il fait moche: hôtels grandioses et miteux, usines abandonnées, cinéma désaffecté, gare vide, palace de mort. Le monde comme une tombe ouverte et fétide. Tout le long, on ne cesse de penser au cinéma italien de l’époque, autant sa veine auteurisante que horrifique.

Pas de hasard à ce que l’héroïne trouve refuge pendant un temps dans une ancienne salle de spectacle ritale, morne reflet d’une gloire passée. Le travail du chef op Pierre Lhomme, splendide, cisaille les corps en fantômes et les décors en théâtres pourrissants. Peuplé de visages fous, La chair de l’orchidée est à voir au moins, si on devait lui trouver une excuse, pour son défilé d’actrices: Charlotte Rampling déjà, mais surtout Edwige Feuillère, bourgeoise impitoyable («vous pouvez m’enfermer pendant quinze ans, je ne baiserais pas ce monsieur»), Simone Signoret bouleversante en matrone de cirque ou encore Alida Valli, incroyable même le temps de quelques secondes («Nous sommes de la même race…vous êtes folle, tout comme moi»).

Sur une intrigue presque digne d’un serial mais au rythme empreint de morgue, Chereau plaque son désespoir, sa violence, son homo-érotisme morbide, ses perso écorchés: tout était déjà là. Ce qui n’explique en rien que le film soit devenu pratiquement invisible dans son propre pays…

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