Un documentaire beau et dérangeant réalisé par un cinéaste de la dimension d’un Wiseman aux Etats-Unis.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Réalisé en 1982, sorti de manière confidentielle dans les salles de cinéma, La bête lumineuse a littéralement été rejetée par la critique et le public qui sont vraisemblablement passés à côté de la raison d’être d’une telle entreprise. Et pourtant… Dans son précédent Pour la suite du monde, Pierre Perrault montrait tous les détails d’une pêche aux marsouins. Dans La bête lumineuse, il suit à travers une bande de couillus éméchés, paumés au fond des bois, une chasse à l’orignal!

Dès les premières images, on comprend que Perrault s’attache au regard de Stéphane-Albert, membre de l’équipe et souffre-douleur poète loquace qui a tendance à sublimer la réalité et à provoquer la moquerie gentille de ses collègues plus rustres. Cette chasse à l’orignal n’est qu’un prétexte. Une sorte de McGuffin qui sert à montrer une autre chasse qui ne dit pas son nom. Celle interne d’un groupe qui traque une brebis galeuse (le fameux Stéphane-Albert) inadapté au monde comme il est duraille et le confronte à la bestialité nue. Ne pas croire pour autant à un remake de La Traque de Serge Leroy mais c’est presque aussi dérangeant. La bête lumineuse du titre, c’est bien entendu Stéphane-Albert. C’est aussi celle de son troupeau qui retrouve petit à petit ce qu’il essayait de camoufler sous son discours érudit. Il est une «bête» comme les autres mais une “bête” dont la carapace si sensible s’effondre au contact des autres si brusques. La beauté du geste réside dans ce changement d’état. Et rien d’autre.

Documentariste sous-estimé, Perrault a œuvré dans, ce que l’on appelle communément aujourd’hui, le “cinéma direct”. Il s’inscrit autant dans le sillage d’un Werner Herzog que d’un Frederick Wiseman aux États-Unis ou d’un Jean Rouch en France. Ces noms font peur mais croyez-nous, il y a une beauté réelle là-dedans. Au cœur de l’aventure, se greffent de nouveaux thèmes: la confrontation rude aux éléments naturels, la camaraderie potache et la manière dont on transmet des connaissances ou un savoir-vivre comme dans cette scène mémorable du foie d’orignal découpé pour être bouffé cru. Le sémiologue Christian Mess a posé comme principe que tout documentaire reste ancré dans une forme de fiction, même ceux de Jean Rouch, ensuite on montre une certaine réalité à l’intérieur d’un cadre, c’est d’ailleurs par ces partis pris de cadrage que le documentaire reste une fiction car même si l’on se pose au plus près sur une certaine réalité, on ne montre pas ce qu’il y a autour, on reste dans un cadre choisi par le réalisateur. A l’intérieur, faire croire que ce qu’on voit est réel et à cette puissance au moment où elle est filmée, c’est vraiment captivant, au même titre où dans le cadre d’une fiction on tente de trouver des éléments réels qui appartiennent presque parfois au documentaire, comme chez Maurice Pialat ou Alain Cavalier, l’un comme l’autre ont mis rapidement un pas dans l’autofiction.

Pas de voix-off ou de subjectivité appuyée; juste des regards équivoques, des vannes débiles, des digressions poétiques malgré elles, des silences qui en disent long, des images somptueuses et des hommes qui se perdent dans leurs sentiments ambivalents. Des images qui se passent de commentaires. C’est ce qui fait la puissance d’un doc qui s’adresse avant tout à ceux qui voient de la beauté là où les autres ne la voient pas.

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