Si les turpitudes érotiques de Alain Robbe-Grillet étaient synchrones avec les aléas de la libération sexuelle (formidable Glissements progressifs du plaisir et sa cohorte d’ingénues minaudant en salles des tortures), une évidence s’impose dans les années 80: il faut changer de disque. La Belle Captive aura donc la bonne idée de mettre entre parenthèses les obsessions panpancucul du Grillet, même s’il est vrai que l’on peut parler d’une fixette toute assumée du bondage (quand on est mariée à la sainte dominatrice Catherine, c’est naturel). De la chair toujours, bien sûr, mais aussi du fantastique vaporeux, ce qui est déjà moins dans les habitudes de l’auteur. Toute l’inspiration de la chose s’écoule le long d’une série de tableaux érigés par Magritte, portant tous le nom de La belle captive, tableau dans un tableau imitant le paysage auquel il se superpose. Trompe-l’oeil jusqu’au coude: on nous ment, et on adore ça.

Imper sur le dos, Walter (hyper classe Daniel Mesguish) est commandité par une motarde sévère (imposante Cyrielle Clair) qui ne reconnaît plus personne en Harley Davidson. Il est chargé de remettre une lettre à un certain Henri de Corinthe. Mais Walter a la tête ailleurs: dans un verre à cocktail d’abord, puis sur la chevelure blonde de l’insolente inconnue qui danse devant lui au dancing (Gabrielle Lazure, pimpante): «Je n’ai pas de nom, je l’ai perdu!» qu’elle dit. Il la retrouve quelques temps plus tard, blessée sur une route, et ne trouve qu’un étrange manoir comme refuge. Un orage de circonstance, des hommes en costards bien suspicieux, un verre de rouge trop rouge, une blessée bien languissante: le lendemain sera une gueule de bois légendaire pour l’homme, incapable de reconstituer l’étrange puzzle où se succèdent cartes postales et collection de chaussures ensanglantées. Et il y a cette milice proto-fasciste qui sillonne les rues, ce médecin étrange à la tête d’une clinique vide (ou presque: on y croise Arielle Dombasle, fofolle sur roues), cette morsure au cou qui apparaît et disparaît ou encore ce commissaire onctueux qui n’a de cesse de l’enliser dans le brouillard (satané goule de Daniel Emilfork). Et la belle captive qui revient sporadiquement, flottante et vorace, se jetant au cou d’une victime trop séduite pour dire non.

De Fanu à Goethe, Robbe-Grillet s’approprie le mythe de la dame blanche aux dents longues, loin des cathédrales de terroir de Rollin (dont le Lèvres de Sang parlait aussi d’un fantôme d’amour croquant) y apportant ce cachet de faux film noir, cet humour grinçant, et le goût immodéré pour les leitmotiv magritiens à fond la forme, avec ses plans tableaux qui chatouillent la rétine et ses manip vidéo d’un autre âge. Au point aussi de transformer le musée des Avelines en labyrinthe des songes, cloaque pour messieurs mystères la nuit, et ruines des vents le jour. Couche d’irréalité sur couche d’irréalité: tout concourt bien sûr à devenir fou en fin de bobine.

Réalisation: Alain Robbe-Grillet. Scénario: Alain Robbe-Grillet & Frank Verpillat. Musique: Duke Ellington & Franz Schubert. Avec: Daniel Mesguich, Gabrielle Lazure, Cyrielle Clair, Daniel Emilfork, Roland Dubillard, François Chaumette, Arielle Dombasle… Sociétés de production: Argos Films. Durée: 90 min. Sortie: 1983

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