La Belladone de la tristesse. Rien que le titre est chef-d’œuvre, claquant à nos oreilles comme un fabuleux tube Italo Disco des années 80, potentiellement chanté par Matia Bazar. Bon, ça n’a évidemment rien à voir avec l’Italo Disco.

Au XIVe siècle, en France, Jeanne, une jolie paysanne, se marie à Jean, celui qu’elle aime. Mais le soir de leurs noces, elle se fait violer par son seigneur, usant de son droit de cuissage. Jeanne et Jean finissent chassés du château et leur amour n’est plus le même ; Jean perd sa virilité, puis la dédaigne et, rongé par la pauvreté, tombe malade. Le diable sous la forme d’un homoncule phallique séduit alors Jeanne la non-pucelle aliénée aux visions démentes et en fait une sorcière puissante et désirée, sous le nom de «Belladone» (NDR. nom d’une plante vivace très répandue aux tiges épaisses et charnues dont l’ingestion est potentiellement mortelle), pour se venger des mâles. C’est ainsi qu’elle tombera dans les griffes de l’Inquisition…

Il s’agit de la très libre et très belle adaptation manga d’un essai de l’historien Jules Michelet (1798-1874), intitulé La Sorcière, s’inspirant des légendes médiévales autour de la sorcellerie. Elle a permis au réalisateur Eiichi Yamamoto, soutenu par Osamu Tezuka (Black Jack) en quête d’expériences inédites (les animés pour adultes), d’achever la trilogie érotique des Animerama après le succès des Mille et une nuits (1969) et l’échec de Cléopâtre (1970). Très peu exportée en dehors du Japon, en dépit de plusieurs présentations dans des Festivals internationaux et même, on le sait peu voire pas, d’une sortie en salles en France en 1975 sous le titre «Belladonna la sorcière» (37.000 entrées à l’époque!), cette Belladonne marque la dernière production de films érotiques Animerama par Mushi Production, faisant faillite peu après la finalisation, préfigurant ainsi le départ du génie Tezuka vers d’autres aventures, Astro Boy parmi tant d’autres. C’étaient aussi les prémisses des Hentai (les animés porno).

L’effet de surprise qui cueille le spectateur occidental lors de la première découverte, c’est que l’absence de moyens, due au contexte et donc au fait que l’industrie cinématographique Japonaise se révélait en crise face à la concurrence de la télévision, s’avère largement compensée par la qualité du dessin, la puissance de l’imaginaire, la sensibilité, la poésie, le lyrisme et l’inventivité déployés à chaque plan. C’est le propre de la litote (dire moins pour laisser entendre davantage) et c’est l’essentiel, à un moment clé où l’érotisme est devenu un genre en vogue au début des années 70 avec les illustres romans porno de la Nikkatsu. De fait, si certaines techniques peuvent paraitre rudimentaires pour le spectateur actuel habitué aux montages agressifs des super-productions, elles servent pourtant au mieux la nature surréaliste du projet sous LSD, tout en volutes et en arabesques, proche d’une séance d’hypnose, évoquant la complexité des toiles de Klimt et faisant rimer, de manière inédite, la musique psyché, la cruauté médiévale et les enjeux du pinku. C’est une sorte de voyage immobile qui, comme la belladone du titre, provoque l’euphorie, des hallucinations, des délires et d’étranges visions.

L’animation permet de déformer la réalité, de surmonter l’effroyable (cf. le viol façon Picasso). L’impact que ce foisonnement produit est un tourbillon de couleurs et de sensations en même temps qu’une torpeur hallucinée, assez étonnante quand on le découvre vierge, s’aventurant même dans des terres contradictoires comme autant de fausses pistes ironiques (deux chansons émollientes au début). Du rose bonbon au noir désir, l’éventail est grand. Cette recherche esthétique passe par toutes les formes de peintures (aquarelle, gouache), des styles et mouvances (estampe du monde flottant), des références occidentales, à l’Art Nouveau notamment, lui-même imprégné de culture Japonaise, et révélant ainsi une multitude de contrastes, de courts-circuits, produisant tout plein d’étincelles.

Tout cela pour le plus grand plaisir des amoureux des oxymores, c’est-à-dire nous : la beauté scandaleuse du mal, la fascination morbide, quelque chose de Breughel et de Bosch. Une manière suave de réinventer le monde, de fomenter une révolution, de traduire l’intériorité de l’héroïne sorcière mystique, sorte de Jeanne d’Arc dépucelée, ultra-féminine, ivre de fantasmes – ce qui se passe dans sa tête libre, ce qui la meut dans sa chair, ce qui coule dans ses veines, ce qu’elle perçoit, la distorsion du temps, des corps, des membres – et en même temps une manière crue de dépeindre une société médiévale tyrannique, obscurantiste, superstitieuse, gangrénée par la peste des hommes. Et contrairement à ce que l’on a pu lire à gauche et à droite, la dernière image (reproduction du tableau La Liberté guidant le peuple de Delacroix) ne laisse planer aucun doute sur la morale. Pour peu que vous soyez sensibles à cet art minimal des extrêmes, ce poème au goût de stupre pourrait bien devenir votre came.

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