[LÀ-BAS] Quand Luis Buñuel voulait adapter le chef-d’oeuvre de Joris-Karl Huysman

Imaginez un peu: l’immense Huysman adapté par l’immense Buñuel. Un de ces “films fantômes” (pour reprendre l’expression de Bertrand Bonello) qui restera un regret éternel…

PAR JEREMIE MARCHETTI

Quelque chose de monstrueux, mythique, historique : Gilles de Rais, chevalier à la solde de Jeanne d’Arc, deviendra l’ogre le plus redoutable et le plus célèbre de France. Un serviteur du mal, un vrai, mangeur et violeur d’enfants, insatiable et inimaginable, qui finira jugé et brûlé vif pour une bonne centaine d’assassinats. La France, porteuse du plus grand serial-killer de l’histoire, rien que ça. Un récit effroyable qui inspirera le mythe de Barbe-Bleue et alimentera de nombreuses pages de Là-bas, l’absolu chef-d’oeuvre de Joris-Karl Huysman écrit en 1891, où un garçon du nom de Durtal entreprend une enquête sur ce diable de Gilou. Lorsque le livre ne s’attarde plus sur l’histoire du terrible chevalier dans des scènes fiévreuses, il reprend sa trame principale, pas vraiment de tout repos, où le personnage principal entreprend une liaison avec une certaine Madame Chantelouve, qui l’entraînera dans le Paris occulte des Messes noires.

On ne compte plus les tentatives d’adapter de nombreux livres jugés inadaptables de notre bon patrimoine (Histoire de l’oeil, J’irai cracher sur vos tombes, Les 120 journées de Sodome, Les cent milles verges, Le jardin des supplices…), que ce soit dans des œuvres ratées ou pas, obscures ou cultes. Mais nulle trace alors de Là-Bas. Même chose pour l’histoire de Gilles de Rais, régulièrement présent dans les multiples biopics de Jeanne d’Arc, mais on a toujours préféré garder ses atrocités au chaud. Et pourtant, ce n’est pas les tentatives qui manquent : durant les 70’s, Gilles de Rais (débarrassé de ses oripeaux Huysmanesque) intéressent des réalisateurs comme Pier Paolo Pasolini ou Walerian Borowczyk (qui voulait Udo Kier dans le rôle de l’assassin). Mais celui qui s’y attardera le plus, c’est Luis Buñuel, qui souhaitait à l’époque adapter Là-bas, avec la complicité de Jean-Claude Carrière. Grande époque pour Buñuel alors, où tout semblait possible, ou presque.

Un script est achevé peu après Le fantôme de la liberté, Depardieu est débauché dans le rôle de Gilles de Rais, on pense aussi à Delphine Seyrig pour l’étrange Madame Chantelouve. Bunuel avait adapté Emilie Bronté, Joseph Kessel, Octave Mirbeau, bientôt Pierre Louys. On ne s’inquiète pas. Mais déjà à l’époque, il avait laissé les soins de l’adaptation du Moine de Matthew Gregory Lewis, autre classique sulfureux du fantastique gothique, à son fils (Ado Kyrou, 1971). Le résultat porte en germe les penchants corrosifs de papa Buñuel, mais ne fonctionne plus vraiment à l’écran. Buñuel a manifestement vieilli, fait preuve de craintes qui n’existaient pas autrefois: la scène centrale de Là-Bas, une messe noire virant à l’orgie satanique, le gène curieusement. Pour lui, Buñuel allait faire du Bunuel : trop «trop», trop évident, trop tard. Le trublion de L’âge d’or était peut-être dépassé par son époque. Le projet se freine. Il accuse également l’ambition d’un tel projet, en particulier durant les scènes historiques, face à des derniers films plus coquets et faciles à mettre en boîte.

Mais il y a une raison, encore plus étrange : à l’époque, on diagnostique chez Buñuel un simple kyste bénin. Et, à la fois amusé et inquiet, le cinéaste ne peut s’empêcher d’y voir une manifestation de Satan lui-même! Là-Bas ne se fera alors jamais, remplacé très vite par l’adaptation de La femme et le pantin, qui deviendra Cet obscur objet du désir, son ultime grand film. Depuis, personne ne s’est attaqué au roman de Huysman, ou même à Gillles de Rais, bien que Agusti Villaronga avoue avoir beaucoup songé aux exactions du chevalier pour son radical Prison de Cristal (1986). Reste, pour les plus curieux, le script du film fantôme de Buñuel qui a été édité fût un temps. Et c’est évidemment une vraie belle curiosité.

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