[LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS] Que vaut la série des Coen bros?

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Autre film Netflix primé cette année à Venise (Prix du scénario), La Ballade de Buster Scruggs est la seconde virée officielle, 8 ans après True Grit, de Joel et Ethan Coen dans le genre qu’ils affectionnent tant, le western. Conçu originellement comme une mini-série d’anthologie produite par Netflix, le nouveau projet des frangins s’est finalement mué en film à sketchs d’un peu plus de deux heures et découpé en 6 chapitres.

PAR MORGAN BIZET

Six chapitres, ou plutôt six contes d’un seul et même recueil. L’affiliation avec le matériel littéraire n’a rien d’anodine, puisqu’elle est d’ailleurs mise en scène dans le film, se composant comme un livre qu’une main anonyme feuillette, passant d’un chapitre à l’autre. Six contes aussi parce que La Ballade de Buster Scruggs s’écarte d’une peinture réaliste du western – et s’oppose au décevant True Grit – pour s’intéresser au mythe, voire à la déconstruction du mythe et de ses figures. Le cow-boy, le shérif, le hors-la-loi, tous sont convoqués. C’est ainsi que sont nommés les personnages du film. On retrouve ici la verve mythologique du cinéma des Frères Coen qui anime la plupart de leurs meilleurs films : Barton Fink, O’Brothers, A Serious Man, Inside Llewyn Davies.

Toutefois, La Ballade de Buster Scruggs restera un Coen mineur car il n’échappe pas au mal habituel des Ĺ“uvres Ă  sketchs : l’inĂ©galitĂ©. MalgrĂ© la patte unique des frères cinĂ©astes, ce mĂ©lange acide entre ridicule et noirceur, la plupart des chapitres paraissent hĂ©las un brin anecdotique. C’est le revers de la formule adoptĂ©e ici. TournĂ©s comme des contes Ă  la tonalitĂ© cruelle, satirique, cinglante, et mĂŞme ironiquement morale, ils se terminent tous systĂ©matiquement par une chute attendue. Comme si chaque segment Ă©tait construit en pilotage automatique. D’oĂą un gimmick qui peut paraitre dĂ©sagrĂ©able, notamment dans les chapitres 1, 2 et 3, les plus courts aussi. Le quatrième mur brisĂ© par le gĂ©nial Tim Blake Nelson (le Buster Scruggs du titre) ne sauve pas le premier – quoique le plus fun – tandis que le comique de rĂ©pĂ©tition du deuxième (avec James Franco) ou la cruautĂ© du troisième (avec Liam Neeson) ennuient.

A l’opposé, les chapitres 4, 5 et 6 sont de vraies réussites. Le sixième séduit par sa dimension fantastique vaguement discrète et sa construction théâtrale (une diligence, cinq personnages, 20 minutes), sorte de pendant bienheureux de l’introduction interminable du dernier Tarantino. On note qu’avec l’agrandissement des formats, la qualité croît aussi de manière exponentielle. C’est notamment le cas du segment 5, une quarantaine de minutes au compteur, soit autant qu’un épisode, et qui laisse présager ce qu’aurait pu être la mini-série originale. Seul chapitre à offrir un protagoniste féminin, il convainc par un rythme plus lancinant, un plaisir enfin présent à mettre en scène les grands espaces et un final aussi grandiose que pathétique. On apprécie la morale autant délicieuse qu’ambigüe, qui donne une fin funeste au personnage de Zoé Kazan qui, à la croisée des chemins, fait le mauvais choix. Enfin libérée de son paternaliste de frère qui souhaitait absolument la marier contre son gré, elle renonce à sa liberté nouvelle et cède malheureusement aux avances du cow-boy qui désire l’épouser et en faire une bonne femme au foyer. La faucheuse la punira.

Le quatrième, All Gold Canyon, est quant à lui un petit chef d’œuvre. Une merveille pastorale qui étonne par son mélange de tendresse et l’irruption de sa violence, soudaine et crue. Les Coen nous bercent avec ces images Fordiennes de canyon doré avant de nous ramener à la cruauté fulgurante de No Country For Old Men. A la place de Tommy Lee Jones, un autre Tom, l’immense Tom Waits, chercheur d’or introduit par sa voix gutturale qui vient briser le silence de cet Éden. Une apparition autant surnaturelle que le lieu et un hommage à un chanteur aussi mythique que le genre du western, qui avait sa place chez les Coen après avoir arpenté le cinéma de Coppola, Jarmusch, Gilliam ou encore Altman. A la place d’une démolition, c’est une communion avec la nature à laquelle on assiste, le chercheur d’or étant plus proche du Thoreau de Walden que du capitaliste avide. Trente minutes parmi les plus belles que l’on aura vues cette année et dans la carrière des Frères Coen.

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