La dernière nuit de libertĂ© de Monty, un trafiquant de drogue, avant qu’il ne purge une peine de prison de sept ans au pĂ©nitencier d’Otisville. Quand Spike Lee oeuvre dans le chaos, il ne fait pas les choses Ă  moitiĂ©. Magistrale 25ème heure qu’il faut absolument (re)dĂ©couvrir.

PAR ALEXIS ROUX

Deux rayons de lumière qui traversent un ciel nocturne, c’est cette image abstraite qui lance le générique d’ouverture de La 25ème Heure, film étonnamment méconnu du cinéaste contestataire Spike Lee. Une lumière dont l’origine s’avère difficile à définir jusqu’au moment où le cadre s’élargit enfin, révélant l’écrasante réalité de cette vision: Lee filme le mémorial provisoire du 11 septembre 2001, les deux rayons symbolisant les Twin Towers, détruites moins d’un an plus tôt. C’est là le coup de génie du réalisateur, qui choisit durant la préparation du film d’intégrer in extremis les attentats à son intrigue, mariant ainsi dans un même élan la tragédie traversée par le monde entier et le drame intérieur d’un new-yorkais comme les autres. Ce drame, c’est celui de Monty Brogan, un dealer de bas-étage d’origine irlandaise (campé par le lunaire Edward Norton). Condamné à sept ans de prison, il s’apprête à vivre ses vingt-quatre dernières heures d’homme libre, croisant tour à tour la route de ses amis d’enfance, Frank et Jacob (Barry Pepper et Philip Seymour Hoffman, tous deux formidables), de sa petite amie Naturelle (superbe Rosario Dawson) et de son père James (le très digne Brian Cox).

Adapté d’un roman de David Benioff (futur co-créateur de Game Of Thrones), le film dessine pendant plus de deux heures le parcours d’un homme repentant, victime invisible de la violence sociale qui lacère New York. Spike Lee tire à boulets rouges sur la vision idéale et faussée de sa ville natale, dénonçant un cosmopolitisme de façade derrière lequel sévissent l’isolement et le communautarisme. Immergé dans le quotidien morne de Monty, le spectateur plonge malgré lui dans une spirale infernale de non-dits et de ressentiments, lorsque la solitude et la peur de l’enfermement nous conditionnent. Monty et ses comparses apparaissent comme déphasés, incapable de se parler, de s’écouter, de se comprendre, les disputes éclatant en un clin d’œil sans qu’on n’en saisisse vraiment les raisons. Dans ce contexte, les attentats apparaissent comme le révélateur sanglant de cicatrices plus anciennes, depuis longtemps remisées sous le tapis, tous ces abcès que personne ne se décide à crever. La tragédie est là, incontournable. Son souvenir encore frais imbibe chaque recoin de la ville – des photos de pompiers disparus affichées dans le restaurant du père de Monty aux décombres de Ground Zero que domine l’appartement de Frank – et pourtant le silence demeure, comme si les mots ne suffisaient plus.

Marqué par la Loi de Murphy, qui stipule que «tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira mal», La 25ème Heure détonne par son fatalisme sans concessions, et l’on comprend bien vite que Monty emportera tous ceux qui l’aiment dans sa cellule. A dire vrai, le personnage se révèle n’être déjà qu’un prisonnier, condamné à l’errance dans une métropole devenue purgatoire, lui reflétant sans cesses les erreurs du passé. La séquence de la boîte de nuit, magistralement filmée, se fait l’épicentre des enjeux psychologiques des personnages, donnant à voir le désespoir qui les consume; la souffrance profonde et nihiliste de Frank; la douleur sourde que ressent Naturelle à l’idée d’être séparée de l’homme qu’elle aime; la culpabilité de Jacob vis-à-vis de l’attirance qu’il ressent pour la sensuelle Mary, l’une de ses étudiantes (la bouillonnante Anna Paquin) qui représente autant la transgression suprême que l’affranchissement d’une vie trop étriquée.

Contenue jusqu’au débordement, la rancœur finit enfin par exploser lorsque le jour fatidique se lève. Mais tout comme lorsque Monty, face à son miroir, invitait le monde entier et lui-même à «aller se faire foutre», sans personne pour entendre son cri de détresse, le jaillissement final résonne dans le vide. Idée brillante que celle de Spike Lee, qui prive pour quelques instants ses personnages du son de leur voix. Les cris et les pleurs restent muets, comme si le deuil était trop lourd pour être exprimé. Dans la mise en image de ces personnages tourmentés, transpercés par des émotions qu’ils ne comprennent pas, le film touche une vérité humaine proprement bouleversante. Et le spectateur de se demander: est-ce toujours possible de rêver d’une échappatoire, d’une providentielle porte de sortie? Il faudra plonger dans cette expérience traumatique pour le savoir.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here