Yann Gonzalez loue son “grotesque déchaîné et ses hilarants collages scato”, Bertrand Mandico le considère comme le premier film Trumpien de l’histoire du cinéma. Découvrez vite Kuso, premier film de Flying Lotus, réalisé en 2017 et disponible en 2021 en Blu-ray chez Potemkine. Un long capharnaüm indigeste et fascinant, donnant l’impression de courir après de nombreux films cultes mais qui, pour plein de raisons qui le dépassent presque, pourrait bien le devenir.

Quoi de plus énervant qu’un film qui se présente comme culte avant même d’avoir été montré à de vrais gens? C’est un peu le malentendu dont a souffert Kuso, le premier long métrage du Dj Flying Lotus (alias Steven Ellison), qui avait les allures d’une chronique de merde annoncée. Tout a commencé par une projo en festival, comme les organisateurs savent les orchestrer, à Sundance le 21 janvier 2017 à grands coups de “tu vas voir ce que tu vas voir” et de “Mon chéri, ton film, il va casser les Internets”. Le résultat a, selon la légende, fait sortir de la salle de dizaines de fragiles face à un spectacle atrocement décadent façon La Grande Bouffe à Cannes en 73; une rumeur démentie par son auteur par la suite et ayant un peu fait sombrer le film dans un oubli collectif.

Pour peu qu’on se donne la peine de regarder de plus près, Kuso suit des survivants dans les décombres de Los Angeles après un tremblement de terre, à travers un réseau d’émissions de télévision improvisées. Soit un voyage psychédélique à travers la mégapole. Un ensemble que Flying Lotus définit lui-même comme “un mélange magique de fables sales et d’animations hypnotiques”, citant Alejandro Jodorowsky pour faire mouiller les cinéphiles, soit la référence citée par à-peu-près tous les cinéastes œuvrant dans un cinéma autre et radical: “J’ai vu des millions de films”, assure-t-il dans une interview à Vice. “Donc ils m’ont tous inspiré, de Alejandro Jodorowsky à Takashi Miike”.

Sentant le coup venir, un journaliste de The Verge a déclaré dans un long article depuis devenu culte, et repris en boucle par les médias comme une dépêche AFP, que Kuso était le film le plus dégueulasse jamais réalisé”. De quoi faire de l’ombre aux films trash de notre John Waters d’amour? Le journaliste passe en revue toutes les visions : “un pénis en érection se faisant poignarder, une femme mâchant un bloc de béton jusqu’à ce que ses dents se désintègrent” ou encore “un alien extrayant de force le fœtus du vagin d’une femme” et fait référence à une scène où un personnage fait du sophisme au moment de regarder un montage de “pénis poignardés” en disant “c’est de l’art, c’est de la merde, l’art c’est de la merde”: “Dans le cas de Kuso, l’art est littéralement de la merde, une fontaine de diarrhée qui pulvérise de sa viscosité des moments suggérant quelque chose de plus profond, traitant de l’anxiété et d’un monde sens dessus dessous”, écrit-il. “Ce film est souvent, littéralement, un tas de merde. Mais cela peut s’avérer d’une honnêteté réconfortante lorsque le monde semble être en feu, mais que nous allons continuer à sourire coûte que coûte.”

Ajouter une belle bande d’amis guests stars (Aphex Twin, Thundercat, Kamasi Washington et FlyLo en personne pour la BOF; Anders Holmes (Workaholics), Hannibal Buress et de George Clinton à l’écran) pour faire des coucous aurait pu ranger le film dans la case du chaos en toc bouffi de postures et d’afféteries. On se lève et on casse sa télé? Eh bien, non, restez! En dépit des apparences branchouilles et poseuses, le rappeur n’a pas eu envie de s’essayer au cinéma comme une envie de pisser. Le trouble est plus grand même s’il prend les allures de la coolitude du midnight movie. Et c’est là où, derrière le feu de paille, ça nous intéresse un peu plus.

le cinéma comme un gif

Tout d’abord, pour la forme, deux ans de dure labeur pour parvenir à un tel résultat dont la première étincelle est venue d’un GIF, de lui en compagnie de son ami Thom Yorke qu’il décline à toutes les sauces sur Twitter vers 2015. Une photo sur laquelle les deux artistes imitaient une conversation fictive à propos d’un DJ set qui venait de se terminer.

“J’étais obsédé par ce GIF pendant une journée entière et j’ai réfléchi. Merde. Je peux faire des trucs comme ça”, a-t-il déclaré, illuminé. Comme quoi, il suffit d’un rien. Son ami génie David Firth, à qui l’on doit les séries d’animation Salad Fingers, Jerry Jackson ou Burnt Face Man, lui apprend les bases; Flying Lotus travaille dessus pendant cinq mois et, petit à petit, obtient le clip Royal, annonçant les prémisses de Kuso, devenant d’ailleurs le segment d’ouverture du long métrage: “Je me suis inspiré visuellement des bandes dessinées japonaises et du manga ainsi que du cinéma asiatique. Mes plus grandes influences viennent du Japon, je pense, que j’exporte avec des personnages noirs, ça donne un étrange mashup, mais je n’avais pas vu ça avant alors j’ai eu envie de le faire” dit-il à Vice, déplorant au passage une industrie Hollywoodienne coincée du cul en termes de représentation des minorités et de diversité. Ultra célébré dans l’industrie musicale, notre homme se retrouve vite à poil dans une industrie cinématographique relativement frileuse question projets farouchement underground et potentiellement inconfortables, voire déplaisants. Fort d’une autre expérience dans le court, co-signée avec Eddie Alcazar, joliment intitulée FUCKKKYOUUU, Flying Lotus se lance alors dans Kuso envers et contre tous pour en faire un manifeste surréaliste sur la laideur du monde: “L’idée a commencé à germer en été 2015 avec l’ambition de décrire un monde post-apocalyptique. Puis l’envie de montrer à quel point les gens peuvent être horribles” déclare-t-il.

Outre ces aspirations visuelles, il y a donc l’ambition de raconter d’un monde malade voire, proleptique. Un monde en proie à un virus. Bien avant le Covid donc, il se souvient d’Ebola, de Zika, puise dans son vécu – l’angoisse ressentie pendant le tremblement de terre en 1994 auquel il a assisté à 10 ans – et ses affres persos: “J’avais des problèmes de peau étranges” dit-il, énigmatique, dans un entretien à Mic, rejoignant soudain tous nos amis monstres adorés, de David Cronenberg à Marina de Van. Kuso est censé ressembler à un cauchemar. C’est la meilleure façon pour moi de décrire le sentiment que j’attendais en faisant ce film. Cela devait être cauchemardesque, ressembler à un très mauvais rêve” assure-t-il, en référence au flux de conscience. “Tout ce que je trouve dégoûtant est jeté là”, poursuit-il dans The Guardian. “Nous essayons tous d’être beaux en société, mais les gens de Kuso s’efforcent d’être dégoûtants. Personnellement, je pense que les haricots sont dégoûtants, alors je voulais filmer une assiette de haricots dans le film.” Reste que, selon lui, son Kuso est du pipi de chat face à un film comme Martyrs de Pascal Laugier (qu’il adore) ou Salo de Pasolini (auquel on l’a assez bêtement comparé).

Kuso, “Premier film trumpien”

Ce que démontre Kuso enfin, par a+b, c’est que les films sont les produits de leurs environnements et de leurs époques: “Je pense que votre environnement joue vraiment dans la façon dont vous créez” assure-t-il, toujours au Guardian. “J’ai vécu un peu à San Francisco et j’avais l’impression de vivre dans Matrix – donc ma musique possédait cette dimension paranoïaque. Mais je viens de la vallée de San Fernando, d’où sort tout le porno US. Même la façon dont les bâtiments sont pris en sandwich, cela ressemble à un cul. C’est inspirant!”.

Surtout, politiquement, la question se pose lorsqu’il s’agit de décrire un pays en proie à l’horreur. Lors d’une interview au moment de faire un bilan de l’année 2017, le réalisateur Bertrand Mandico tentait de voir le futur pour Chaos: “Je pense que du côté américain, après la domination des films de super-héros, sous le règne du super président Obama, on va peut-être assister sous Trump à l’apparition de films plus grands guignols, déboussolés, creepy, freaks, underground, les Trumpettes de l’apocalypse… Comme Kuso de Flying Lotus, premier film Trumpien, selon moi.” Ainsi, comme nous l’écrivions, la merde y remplace les mots, le sperme radioactif gicle et colle les images entre elles, les sexes mutants et les seins galeux se substituent aux gestes des acteurs. Une expérience démente à la fois en 8 mm, 16 mm, 35 mm et numérique 2.8K qui dépeint un univers au final cohérent et qui résonne avec l’Amérique d’un (ancien, désormais) président idiot, cynique, vulgaire, inondée d’émissions régressives débilitantes.

Oui, Kuso se situe là-dedans, dans cette veine sale, d’une époque qui méprise l’art et qui érige la bêtise en norme, le politiquement correct en vertu, et c’est une piste infiniment plus intéressante, à ranger aux côtés de la série Jam de Chris Morris et, surtout, le clip Windowlicker d’Aphex Twin réalisé par Chris Cunningham.

Par ailleurs, l’aspect très Oeil du Cyclone (l’émission de Canal des années 90, construite comme un patchwork thématique et, toujours pour le meilleur, aventureux) de Kuso a certainement tapé dans l’oeil de Frédéric Temps, président et délégué général de L’Etrange Festival, qui a eu du flair en le projetant: “C’est une des rares propositions originales de cinéma que l’on ait pu voir sur un écran cette année-là”, se souvient-il. “Flying Lotus est un ami de Quentin Dupieux et cela n’a rien d’étonnant puisqu’ils partagent une singularité qui manque à beaucoup de cinéastes en herbe. Du cinéma «non-oscarisable», en somme. Si des gens regrettent de ne pas avoir eu la chance de découvrir en leur temps des films tels que Eraserhead de David Lynch, Videodrome de David Cronenberg ou Careful de Guy Maddin, pour leur intensité et leur proposition originale, ils auront la chance de se rattraper avec ce film.”

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