On n’a jamais vraiment compris pourquoi Krisha, premier long mĂ©trage assez formidable de Trey Edward Shults, demeurait inĂ©dit dans les salles françaises. InĂ©dit pour tous les cinĂ©philes français alors que tous les festivaliers de France et de Navarre lui avaient offert un accueil redoutablement controversĂ©, notamment lors de sa prĂ©sentation trĂšs je-claque-mon-fauteuil-bien-fort Ă  la Semaine de la critique au 68e Festival de Cannes (en 2015 donc
). Merci donc de saisir la perche et de le voir au plus vite.

PAR PAIMON FOX

Rien que pour vous faire une opinion tranchĂ©e, vous serez content d’avoir vu Krisha. Parce que devant Krisha, c’est tout l’un ou tout l’autre, pas de demi-mesure! Bien sĂ»r, vous vous demandez de quoi ça parle? Eh bien, ça parle d’une sexagĂ©naire qui, aprĂšs plusieurs annĂ©es d’absence, passe la pĂ©riode des fĂȘtes dans sa famille. Elle profite de ce moment pour tenter de rĂ©parer, avec les siens, les erreurs du passĂ©, aider Ă  cuisiner la dinde de Thanksgiving, prouver Ă  chacun qu’elle a changĂ©. Mais ladite Krisha ressemble clairement Ă  une prĂ©sence indĂ©sirable, un boulet revenu de loin, voire mĂȘme Ă  un fantĂŽme de mauvaise conscience hantant ceux qui voulaient dĂ©guster leur fucking dinde tranquille. Et le rĂ©alisateur Trey Edward Shults d’instaurer, par de simples effets de mise en scĂšne, des jump scare et une bande-son jazzy-nerveuse, une Ă©trange tension qui nous perturbe autant qu’elle nous sĂ©duit. C’est toute l’ironie de Krisha que de filmer un repas de Thanksgiving comme un film d’horreur.

Du coup, plein de choses superbes rĂ©sultent de ce home movie fantastique: l’engagement tĂ©mĂ©raire d’un jeune rĂ©alisateur fraĂźchement trentenaire offrant Ă  sa tante le rĂŽle en or de sa propre mĂšre (la Krisha en question – le rĂ©al joue d’ailleurs son fils avec lequel elle est brouillĂ©e). La maniĂšre dont il filme le groupe (chaque personnage vit rĂ©ellement) et dont il parvient Ă  nous faire douter sur les diffĂ©rentes relations (et si Krisha Ă©tait finalement le personnage le plus sain parmi tous ces nĂ©vrosĂ©s?). Le malaise instillĂ© dĂšs la premiĂšre scĂšne, un plan-sĂ©quence inaugural qui plante le dĂ©cor. Le choc lorsque, aprĂšs une longue prĂ©paration, la dinde de Thanksgiving tombe au sol, avec une gestion du suspense renvoyant Ă  la scĂšne du bal ensanglantĂ©e dans Carrie de Brian de Palma


Film viscĂ©ralement chaos jusque dans sa qualitĂ© de fabrication, drĂŽle dans sa façon de prĂ©figurer une dĂ©tonation dans la cellule familiale trouĂ©e de non-dits et d’hypocrisies en tous genres et Ă©mouvant enfin dans son beau portrait de femme tourmentĂ© rĂ©vĂ©lant la sensibilitĂ© de celui qui la filme, Krisha vaut vraiment le dĂ©tour. Convoquant des maĂźtres Ă  penser (les ombres de Cassavetes et de Polanski planent ostensiblement), il ne ressemble qu’à lui-mĂȘme, qu’à son jeune auteur qui, s’il n’a pas confirmĂ© tous les espoirs placĂ©s en lui avec son second long (le film d’horreur It comes at night), n’en rĂ©vĂšle pas moins un talent sauvage et singulier.

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