KLEBER MENDONÇA FILHO. Réalisateur brésilien. Ancien critique de cinéma. Déjà deux grands films dans sa filmographie: LES BRUITS DE RECIFE (2012) et AQUARIUS (2016). Prépare déjà un troisième: BACURAU (2018). L’avenir lui appartient.

INTERVIEW : ROMAIN LE VERN

Vous avez été critique de cinéma avant d’être cinéaste et vous avez couvert le Festival de Cannes comme journaliste avant de présenter Aquarius comme réalisateur et ainsi de concourir pour la Palme d’or.
KMF: J’ai travaillé comme critique de cinéma de 1997 à 2010. J’ai arrêté à partir du moment où j’ai compris qu’il me serait impossible de continuer à critiquer les films tout en les réalisant. La première fois que j’ai couvert le Festival de Cannes, c’était en 1999 et comme pour tout jeune journaliste de cinéma, c’est la première année que vous n’oubliez pas. Cela vient sans doute du fait que vous découvrez un nombre incalculable de films en seulement dix jours et vous n’êtes pas à l’abri de faire des hallucinantes découvertes.

Si vous deviez citer trois films marquants découverts au Festival de Cannes?
KMF: Intervention Divine de Elia Suleiman qui était en compétition. Je me souviens encore de la projection dans la salle Debussy, j’étais complètement fasciné. L’action se déroulait en Palestine mais ça pouvait se passer au Brésil, je me souviens qu’il y avait une tension permanente et que ça pouvait exploser à tout moment. Intervention Divine reste une grande influence pour Les bruits de Recife. D’autres références sont moins évidentes mais celle-ci l’est. Sinon, la première année où je suis venu au Festival de Cannes, je me souviens encore d’Une histoire vraie de David Lynch. Un film totalement sous-estimé et dont personne ne parle. Pourtant, c’est fabuleux. C’est du David Lynch sans le bizarre, sans la violence. Si je devais citer un troisième film, je dirai Bug de William Friedkin que j’avais vu à la Quinzaine des réalisateurs. En sortant de la projection, je me suis dit: «Mais quel âge a-t-il déjà?«. Le Festival de Cannes réclame beaucoup d’énergie pour le journaliste car pendant dix jours, vous êtes sous tension et vous alternez projections, café et cigarettes. Dans cette routine projections-café-cigarette, Bug m’avait halluciné. Une histoire d’amour que j’avais comparé à La Mouche de David Cronenberg.

La dimension fantastique est très présente dans Aquarius et c’était déjà le cas dans Les bruits de Recife.
KMF: Oui mais c’est une touche personnelle. Je crois vraiment que dans nos vies, aussi banales soient-elles, on assiste toujours à des événements inattendus donnant l’impression d’être dans un film fantastique. Je vais vous donner l’exemple d’un moment de ma vie qui devait se retrouver dans Les Bruits de Recife et que j’ai finalement placé dans Aquarius. En rentrant chez moi tard le soir, il faisait très sombre et il y avait un silence de mort puis une voiture est passée comme un éclair dans la nuit en crachant une musique techno à fond. Sur le moment, j’étais pétrifié. J’ai essayé de reproduire cet effroi dans Aquarius.

Souvent, la tension horrifique fait place à une tension érotique ou inversement.
KMF: Tout dépend de l’endroit où l’on pose la caméra. Dans Aquarius, lorsqu’ils font la fête au-dessus de chez Clara (Sônia Braga) et que cette dernière voit une orgie, les gens pensent qu’elle va appeler la police alors qu’en fait, pas du tout. Ce qui aurait pu être une tension horrifique devient une tension érotique. C’est ma manière de prendre le contre-pied des attentes du spectateur qui, sur plus de deux heures, ne doit pas savoir où je le mène.

Contrairement à la majorité des films brésiliens qui sortent chez nous depuis 20 ans et qui pour la plupart décrivent les favelas et l’extrême pauvreté, vous décrivez, vous, une face que l’on connaît moins du Brésil: la classe moyenne et la petite bourgeoisie de Recife.
KMF: Parce que ce serait hypocrite de mentir. Je viens de la classe moyenne donc je connais les gens que je décris dans mes films. Quand j’étais jeune critique, je voyais beaucoup de films brésiliens et effectivement, comme vous dites, ils se voulaient sociaux, axés sur les pauvres et uniquement les pauvres. En allant à la rencontre des réalisateurs de ces films, je me suis rendu compte qu’ils n’avaient en réalité jamais foutu les pieds dans une favela et qu’ils se complaisaient dans un cinéma choc pour impressionner à l’étranger. La plupart du temps, leur regard était agressivement naïf, foncièrement stupide. Les bruits de Recife se passe dans la rue où j’habite. Les détails sont ceux de mon quotidien et ce sont des gens normaux qui ne situent pas dans quelque chose de pittoresque. Dans Aquarius, Clara appartient à la petite bourgeoisie et ce qui m’intéressait, c’est qu’elle soit attaquée par un groupe dont elle aurait pu être la cliente. Elle ne se soumet pas à leur offre, alors qu’ils doivent à tout prix la séduire ou plus précisément ils séduisent des gens comme elle.

Vous avez été critique de cinéma, Clara/Sônia Braga était critique musicale. Le parallèle semble évident. De même que son acte de résistance tient dans la volonté de résister à ceux qui ne respectent pas le lieu, la culture, la mémoire… Mais ce personnage n’est pas exempt d’ambiguïtés: son attachement est proche de la nostalgie un peu rance et son combat s’exprime aussi au détriment des autres, non?
KMF: Pour moi, c’est une femme admirable. C’est une survivante, ayant vaincu un cancer. Donc plus rien ne l’effraie, en particulier les gens qui ne l’ont pas soutenu pendant son cancer. Elle ne se laisse pas intimider par des petits commerciaux hipster à chemise blanche et aux chaussures pointues qui veulent imposer leurs lois. Le seul point où elle peut paraître négative, c’est dans la manière dont elle s’exprime avec la bonne. C’est un comportement très spécifique de la bourgeoisie à Recife: elle est froide avec la bonne lorsque les membres de sa famille sont avec elle; elle est plus chaleureuse quand elle est seule. Quand vous êtes la bonne, vous êtes considérée comme faisant partie de la famille mais par intermittences seulement et donc pas à 100%.

En parlant de la bonne, je voulais revenir sur la dimension fantastique. A un moment donné, lorsque les personnages tournent les pages de l’album-photo et évoquent une ancienne bonne noire qui volait, on voit une photo étrange et au fil de la conversation, vous filmez les différents personnages dans l’espace et au gré d’un mouvement de caméra, on aperçoit la bonne évoquée à travers la photo traversant le lieu comme un fantôme. Le fait qu’on la revoie ensuite dans une séquence de cauchemar soutient que c’était bien elle.
KMF: Ah donc vous l’avez vu? Personne ne le voit, en général, ça, que le fantôme de cette bonne traverse la pièce et entre dans une pièce et ce bien avant qu’on la revoie dans une séquence de cauchemar. Ce genre de détail, consistant à faire revivre une personne présentée à travers une photo, c’est effectivement très fantastique. Le cinéma de John Carpenter a fait mon éducation. C’est effectivement pour que le spectateur se demande: « est-ce que j’ai bien vu? ».

Comme dans Les Bruits de Recife, il y a une atmosphère anxiogène voire paranoïaque: deux hommes qui montent sur une échelle, un panneau annonçant qu’il faut faire attention aux requins, une porte que l’on oublie de fermer la nuit venue…
KMF: Clara est au centre de toutes les tensions mais il y a aussi une tension qui monte en elle. La caméra part souvent de l’extérieur pour entrer dans son appartement comme pour traduire l’idée d’une invasion incessante. Pendant deux heures trente, le spectateur assiste à un film fantastique où la peur est réelle, en conservant cette idée que ça peut réellement arriver. Je pense à la séquence où elle se demande si elle n’a pas laissé la porte ouverte et qu’elle imagine quelqu’un entrant dans son appartement. Si vous voulez savoir si ces touches anxiogènes sont basées sur ma propre expérience et sur mes propres angoisses, je vous réponds que oui. J’ai deux enfants et parfois je me lève la nuit pour voir si j’ai bien fermé la porte et, parfois, cela m’arrive de réaliser qu’effectivement, je n’ai pas fermé la porte. Mon équipe technique me prend parfois pour un psychopathe lorsque je demande une Dolly pour un simple plan de porte. Je veux investir un lieu de manière sensuelle et tremblante, je veux aussi qu’un simple détail prenne une importance déraisonnable. D’où les nombreux zooms, celui où la vision de la commode renvoie à un souvenir coquin du passé ou celui où Clara s’attarde sur l’impressionnant trousseau de clés d’un des hommes accompagnant les promoteurs. Les zooms traduisent les pensées intérieures des personnages. Ainsi, quand elle voit ce trousseau de clés, elle se dit qu’il peut aisément ouvrir tous les appartements du lotissement. D’ailleurs, plus tard, quand elle sort de son appartement, elle réalise que toutes les portes des autres appartements sont ouvertes. C’est une volonté de l’intimider et ça intimiderait n’importe qui. Pas elle.

La chanson Hoje de Taiguara ouvre et ferme le film. Pourquoi?
KMF: C’est une chanson pop qui ressemble à un étrange mélange de Beatles et de James Brown et qui colle fabuleusement avec les images d’archive présentant Recife. Comme un lien avec Les bruits de Recife qui commençait déjà avec des images d’archive. J’ai refusé qu’il y ait une traduction des paroles, c’est une décision artistique: on ne voulait pas traduire toutes les chansons entendues dans Aquarius, tout simplement parce que je voulais qu’elles accompagnent le film et non qu’elles prennent plus d’importance. Les paroles ne font pas avancer le film et de toute façon, je déteste ce procédé consistant à traduire les paroles d’une chanson dans un film, soi disant pour faire avancer le schmilblick. Hoje aujourd’hui en français – parle du temps qui passe et de comment les effets du temps traduisent sur votre corps. Je voulais que le spectateur soit avant tout sensible à sa mélancolie universelle plus qu’à son sens profond. De même, quand on entend Another bites the dust de Queen, je veux qu’on s’attache au son. Il se trouve que cette chanson est parfaite pour tester la stéréo. Je suis très sensible au travail sur le son que je veux organique, parfois brutal, mais sourd. Je déteste entendre une chanson dans un film avec un son trop propre.

Pour revenir sur le personnage de Clara, elle représente bien le combat de la richesse culturelle contre l’inculture, l’irrespect et le nivellement par le bas imposées par une compétition, celle du capitalisme qui incite à mépriser toute sensibilité.
KMF: Pour les opposants à Dilma Rousseff, ayant orchestré le coup d’état, le ministère de la culture est considéré comme un paradis pour les communistes. Or, je ne suis pas communiste. Cela ne m’empêche pas d’être sceptique sur les ravages du capitalisme. L’aspect le plus dingue, c’est la manière dont le capitalisme bouffe, bouffe, bouffe. Un peu comme Pacman. De la même façon que l’on va attendre d’un cinéaste qu’il fasse toujours mieux à chaque nouveau film. Comme j’ai été critique de cinéma, je sais comment ça se passe et je sais surtout que ce n’est pas vrai, que ça se passe pas comme ça. Sans ce système capitaliste, qui réclame toujours plus de l’humain jusqu’à son asservissement et sa négation, les gens seraient plus heureux.

Vous êtes optimiste ou pessimiste sur l’avenir?
KMF: Les deux. Je suis optimiste car la beauté existera toujours. Et il y aura toujours de belles personnalités même lorsque la société aura atteint son plus haut degré de laideur. Mais le fait de vieillir rend nostalgique et donc quand je repense au passé, j’ai tendance à être pessimiste. On aura beau dire ce que l’on veut mais vieillir, c’est vieillir mal.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here