Dans Kissed, Lynne Stopkewich dissèque l’étrange attirance d’une femme pour les morts. Le tabou traité avec mystère et douceur.

PAR PAIMON FOX

Le jour, Sandra (Molly Parker) trouve un travail à l’office des pompes funèbres. Le soir, elle découvre la tentation charnelle en faisant – et en donnant – de l’amour à un cadavre. Sur ce tempo schizophrène, Kissed raconte cette double vie. A partir de là, plus rien ne sera comme avant. Le mérite de ce film troublé et troublant est de poser une vraie question de cinéma : est-ce que tous les sujets sont abordables ? C’est ce que cette inquiétante étrangeté venue du pays de Cronenberg tente d’expérimenter en racontant une histoire d’amour transgressive entre un homme et une femme, une vie et une mort, un rêve et un cauchemar.

Avec ce premier long métrage, Lynne Stopkewich, cinéaste du trouble féminin et de l’indécision morale, s’imposait par sa sensibilité aiguë comme une émule de Jane Campion. Pour son personnage, faire l’amour aux défunts revient à leur donner du plaisir et de l’amour pour la dernière fois. En filigrane, ça nous ramène au bon vieux débat méta/physique de la représentation de la sexualité : faut-il dissocier le corps et l’âme ? Est-ce que la métaphysique peut être physique ? Affects morbides et intermittences du cœur font-ils bon ménage ? Par la grâce d’une mise en scène sensuelle et non putassière, Stopkewich se focalise sur une femme qui a peur du contact humain. En embaumant les morts, ce personnage apprend à soigner sa phobie de la manière la plus radicale. La réalisatrice n’agresse pas, elle préfère fendre. Ce qu’elle aime, c’est l’étrange douceur poétique en contrepoids aux événements glauques. Surtout, on lui sait gré de ne pas donner de chair à théorie en instaurant d’emblée un univers sensoriel et clinique où chaque événement se passe de commentaires.

Dans cet univers, il y a surtout une actrice, à la fois sublimée et en perdition : Molly Parker, prodigieuse bombe de sensualité capable de tout jouer par simple dénuement et amour. Ses choix de comédienne sont à son image : elle ne cherche pas les projets superficiels et préfère se réfugier dans des zones plus intimistes. Ici, Molly, c’est le corps. Lynne, l’esprit. Leur expérience sur Kissed fut si intense qu’elles se sont retrouvées une seconde fois dans Suspicious River, film presque aussi bizarre adapté de Laura Kasischke et réalisé quatre ans plus tard, dans lequel l’eau trouble d’une rivière cache des mythes, des secrets, des frustrations. Une réceptionniste mal mariée, taraudée par des pulsions masochistes, vend son corps aux hommes de passage, jusqu’à ce que l’affaire dérape. Ce second essai qui prend les allures d’une descente aux enfers lente comme une agonie, sur des miasmes psychologiques, confronte la surface et la profondeur et use d’éléments connotés comme la rivière, la forêt, le motel ou la présence d’une mystérieuse petite fille. On dirait du Lynch épuré sans les expérimentations formelles mais avec la même atmosphère tordue qui aspire dans son malaise. Kissed et Suspicious River sont deux contes horribles en suspension entre le vide et la mort, où le corps emprisonne l’âme. Ce sont aussi des rêves qui ne s’éteignent pas.

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