Kikiveut du JE-SUIS-SEUL?

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Parce qu’on aime vous gaver de culture alors que vous êtes à donf sur BFMTV et les résosocio, le Chaos vous donne quand même des films de grande et immense solitude pour vous changer la tête d’images (et vous ramener à votre condition de confiné).

2001, odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968)
«Si vous comprenez notre film, c’est que nous avons échoué. Notre but étant de soulever d’avantage de questions que d’y répondre» C’est ce que confessait l’écrivain Arthur C. Clarke au sujet du 2001, co-scénarisé avec ce cher Stanley. Il importe de ne pas considérer 2001 comme un monument intouchable dont on ressort forcément le crâne cerné d’une couronne de points d’interrogations- Tarkovski avait bien raison de proposer sa réponse quatre ans plus tard avec Solaris. C’est au spectateur de s’approprier cette odyssée immense qui rend tout humble, tout petit, comme devant une pure expérience émotionnelle et sensorielle, de découvrir l’intime derrière le gigantisme et de contempler une vertigineuse réflexion philosophique sur l’espèce humaine, sur le conflit homme/machine. Donnez un os à un primate. Donnez les pleins pouvoirs à un ordinateur de bord (ze terribol HAL 9000). Donnez l’illusion à un homme de toucher du doigt l’infini. Et voyez ce qu’ils en font. Voyez le temps qui passe, qui file à une vitesse astronomique. Et la mort qui attend. Et la vie qui renait ailleurs pour affronter un nouveau monde. Dans 2001, on ne sait rien, on ne comprend rien, on n’apprend rien si ce n’est que les robots sont des primates comme les autres.

Taxi Driver de Martin Scorsese (1978)
La solitude de Taxi Driver est loin de sortir de nulle part. La descente aux enfers du chauffeur de taxi Travis Bickle fait écho à cette violence déjà présente dans Mean Streets. Ce sociopathe moraliste qui se rêve justicier est sans doute l’un des personnages les plus aboutis de Scorsese car il est la synthèse de toutes ses obsessions. Il est marginal, en dehors des lois qui régissent le monde. Il ne les rejette d’ailleurs aucunement mais il est comme hors sujet, l’un de ces oubliés qui ne sauraient se conformer aux usages du monde. Travis c’est aussi la révolte d’un loser, dont la frustration longtemps contenue va lui donner la force de commettre un acte barbare, de passer de l’autre côté.

Le dernier survivant de Geoff Murphy (1985)
Imaginez la série Lost dans les années 80. Le scientifique Zac Hobson, en manipulant une nouvelle source d’énergie, fait disparaître toute trace de vie de la surface de la Terre. Toute, ou presque, puisqu’il rencontre bientôt deux autres survivants. La première partie, la plus réussie et la plus troublante, ressemble à une variation du roman de Richard Matheson (Je suis une légende). Certaines séquences ne manquent pas de folie, notamment lorsque seul chez lui, le personnage principal (Bruno Lawrence) proclame un discours du haut d’un balcon. Pendant une demi-heure, on pense avoir trouver le nouveau John Carpenter – le réalisateur néo-zélandais Geoff Murphy, attiré par les sirènes Hollywoodiennes, a finalement dilapidé son talent et sa crédibilité. La suite du récit se révèle en revanche plus classique – et en cela, un peu décevante – et renvoie clairement à Le monde, la chair et le diable, de Ranald MacDougall. Dans ce post-nuke teinté d’onirisme, on comprend le sort de l’humanité (il faut retrouver les nouveaux Adam et Eve). A force de rebondissements, le récit devient inégal, et certaines séquences souffrent de la comparaison avec d’autres plus fortes. Pourtant, la dernière image est inoubliable. Son impact est d’autant plus inattendu et violent qu’elle révèle la réelle raison de la présence des survivants.

Une histoire vraie de David Lynch (1999)
Alors qu’il entame la route vers Mulholland Drive, alors encore un sentier d’âmes perdues, David Lynch se voit proposer un script écrit par John Roach et Mary Sweeney, sa collaboratrice de toujours. Une histoire toute bête, innocente, peut-même trop pour Lynch, reprenant un fait divers qui avait ému l’Amérique durant l’été 1994: Alvin Straight, un vieux bonhomme de 73 ans, enfourchait sa tondeuse à gazon pour retrouver son frère malade, de l’Iowa au Wisconsin, distance constituant près de 400 km! En apparence, ce Lynch-là semble nous emmener loin du Lynchland rempli de cauchemars et de névroses. Ne pas s’y tromper: Lynch a juste changé de lunettes pour regarder son Amérique à la Edward Hopper.

Seul au monde de Robert Zemeckis (2000)
A l’aube du nouveau millénaire, Tom Hanks est bel et bien devenu incontournable. Le comédien enchaîne des projets de qualité remarquable dont il prend de plus en plus le contrôle. Il s’associe à nouveau avec le réalisateur Robert Zemeckis en produisant et interprétant Seul au monde, un challenge de taille pour les deux artistes. Le caractère très dépouillé de l’oeuvre représente un véritable défi pour le comédien, qui porte littéralement le film sur ses épaules : il est seul sur la plupart des plans et n’a que très peu de dialogues sur lesquels s’appuyer. Seul au monde est aussi un défi aussi pour Zemeckis qui prend le risque de définir comme enjeu principal la survie d’un homme sur une île déserte, sans aucun recours à des menaces génératrices de suspense. Du cinéma hollywoodien comme on aimerait en voir plus souvent, qui frappe fort avec peu d’effets.

Atarnajuat, la légende de l’homme rapide de Zacharias Kunuk (2001)
Tourné en Betacam numérique grâce à des fonds canadiens, c’est le premier long métrage écrit, dirigé et interprété par des Inuits dans leur langue, l’inuktitut. Avec des comédiens amateurs, armés d’une caméra numérique, Zacharias Kunuk et son producteur Norman Cohn ont mis en scène une légende qui met aux prises un chasseur, Atanarjuat, et sa communauté passée sous l’influence d’un chamane maléfique, menée par un chef fourbe. Une fable Shakesparienne (ette rivalité entre deux chasseurs, liés par la parenté et les alliances, est une ancienne légende inuit), au fluide glacial, devenue culte grâce à une scène mémorable où le héros court nu comme un ver. Un monument de solitude, qui dure plus de trois heures, où l’on apprend à construire un igloo.

Gerry de Gus Van Sant (2003)
Deux Gerry traversent le désert californien en voiture vers une étrange destination. Alors qu’ils pensent être proches de l’endroit qu’ils désirent atteindre, ils continuent à pied. Ce qu’ils ignorent, c’est que cela les emmènera tout droit en enfer. Ce film expérimental, contemplatif et exigeant annihile les règles de la narration et prend le parti audacieux d’emmener le spectateur dans des zones inconnues, jusqu’alors interdites. Premier signe troublant : les protagonistes (Matt Damon et Casey Affleck) s’appellent tous les deux Gerry. Une coïncidence étrange qui, dans d’autres circonstances, amènerait à penser qu’ils ne font qu’une seule et même personne. Le film suit cette logique schizophrène en superposant les visages et en confrontant des éléments qui se correspondent tels que le soleil et l’ombre, le ciel bleu et les nuages menaçants, le jour et la nuit, la vie et la mort, le concret et l’abstrait… Comme reliés à la nature, les deux personnages entretiennent une relation tellement intense et fusionnelle qu’ils n’ont pas besoin d’un dialogue artificiel pour se rassurer. Cette forme de cinéma qui mise avant tout sur le sensoriel et le symbolisme a ses fans comme ses détracteurs. Son originalité consiste à provoquer des émotions contradictoires dans une même scène, comme par exemple celle du saut du rocher qu’on regarde avec un mélange de fascination, d’inquiétude et de répulsion. Débarrassé des contingences d’un cinéma américain sous contrôle, le film aligne des plans-séquences hypnotiques qui viennent incarner un troisième personnage dans ce road-movie sinueux et étrange : le désert. Ce lieu angoissant reflète l’univers mental déliquescent de deux hommes en butte à une situation extrême (la perte de soi loin de tous repères sociaux). La puissance, la liberté, l’esthétisme glacé évoquent le cinéma de Bela Tarr. Grande référence de cette oeuvre sublime dont l’inquiétante étrangeté finit par rattraper les personnages et les étreindre.

Last Days de Gus Van Sant (2004)
GVS s’inspire des derniers jours de Kurt Cobain pour narrer ceux de Blake, une rock star à la dérive. Dans le rôle-titre, Michael Pitt, habité, méconnaissable, emprunte les mimiques, les vêtements, la déprime existentielle du dieu du grunge. GVS reprend les codes de deux précédents films sur la solitude que sont Elephant et Gerry (juxtaposition des points de vue, importance de la musique). Tous ses tics de mise en scène continueront d’agacer ceux qui y sont réfractaires et d’impressionner les autres. En résulte une expérience sensorielle qui, pour peu qu’on accepte de se laisser hypnotiser et qu’on succombe au trip, hante longtemps après la projection et permet d’atteindre le nirvana cinématographique.

Lost in translation de Sofia Coppola (2004)
En situant l’action de son histoire en plein tumulte Tokyoïte (le Japon, à l’autre bout du monde), Sofia Coppola réunit deux solitudes planquées dans un hôtel quatre étoiles: un acteur immense comme un gratte-ciel, encore sous le coup du jet-lag (Bill Murray), condamné à revivre ce que subit le personnage d’Un jour sans fin (Harold Ramis, 1992) ; et une jeune femme (Scarlett Johansson), petite culotte rose qui vient de finir ses études de philosophie, mariée à un photographe qui ne la regarde plus. Ces deux êtres perdus à tous les niveaux (le langage, la hauteur etc.), attendent leur vie entre deux avions et deux fuseaux horaires. L’acteur revenu de tout et le fantôme d’une virgin suicide ont beau avoir des années d’écart: ils partagent les mêmes désillusions et ignorent ce qu’ils vont devenir. Les minutes, les heures, les jours et les nuits se noient dans la même mélancolie. Au moment de la séparation, il lui murmure un secret au creux de l’oreille que le spectateur, témoin de leur rencontre, n’entend pas.

Daft Punk’s Electroma des Daft Punk (2006)
Les Daft Punk, DJs de renom, ont toujours été fascinés par le cinéma. Trois ans après leur collaboration musicale et scénaristique Interstella 5555, superbe dessin animé signé Leiji Matsumoto, les deux français (Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo) reviennent tester leur musicalité filmique avec Electroma, un premier long métrage expérimental décrit comme une odyssée visuelle et musicale qui suit deux robots dans leur quête d’humanité. Après avoir empilé les bandes-son pour les autres (Thomas pour la remarquable bande-son Irréversible, de Gaspar Noé), normal que ce soit à leur tour de passer derrière la caméra. Au bout du trajet technoïde, les Daft Punk, plus punk que daft, ont fomenté un objet filmique doux et étrange qui lance des clins d’oeil aux grands road-movies existentiels des années 70 (bel héritage de Monte Hellman) ainsi qu’à Gus Van Sant (le film est le quasi-remake de Gerry lui-même pompé sur Béla Tarr), voire la veine précieuse de The brown bunny. Si le résultat peut sembler roublard (on est toujours à deux doigts du pastiche), les apprentis cinéastes sculptent des images stylisées et proposent des envolées lyriques sublimées par une bande-son qu’on croit sortie d’un vieux vinyle craquelant d’Electric Light Orchestra. Jusqu’au bout, les Daft Punk imposent leur sensibilité. Mais pour considérer leur démarche, il faut voir ce bel objet (un peu glacé, un peu sauvage, un peu très beau) à répétition.

Into the wild de Sean Penn (2007)
Traduit littéralement par En pleine nature, Into the Wild renvoie évidemment par son titre au classique de Jack London L‘appel de la forêt (Call of the Wild en v.o.), mais aussi à une grande tradition de la littérature américaine dont John Steinbeck constituerait le point de ralliement. Le film repose sur les épaules de l’acteur Emile Hirsch. Omniprésent, il porte littéralement le film face à des interprètes souvent beaucoup plus expérimentés que lui, qu’il s’agisse de William Hurt et Marcia Gay Harden (ses “parents”), Catherine Keener ou Vince Vaughn dans un contre-emploi très convaincant. Sean Penn choisit de morceler sa narration, quitte à annoncer la couleur d’emblée en montrant que son personnage parviendra au terme de sa quête.

Moon de Duncan Jones (2009)
Immédiatement, on pense à 2001, l’odyssée de l’espace et à Shining, comme si Jack Torrance avait passé ses galons de cosmonaute et purgé sa folie sur la Lune. Si Moon souffre de la comparaison évidente avec les chefs d’oeuvre kubrickiens (même intelligence artificielle omniprésente, même huis clos anxiogène), le film de Duncan Jones parvient à se libérer de ses carcans qui lui font de l’ombre pour imposer son empreinte, forcément lunaire. Moon tient aussi sa réussite de l’interprétation de Sam Rockwell. L’acteur est de chaque plan et la caméra le lui rend bien. Chancelant, truculent, désespéré: il libère une palette de jeu complète jusqu’à se dédoubler à l’écran avec un bonheur communicatif. Ses dialogues avec l’ordinateur central (voix de Kevin Spacey!) réservent de beaux moments d’émotion et de suspense. La musique atmosphérique concoctée par un des maîtres du genre (merci Clint Mansell) finit d’envelopper les sens et de provoquer le malaise.

Buried (Rodrigo Cortés, 2010)
Tourné à la vitesse de l’éclair (seulement une dizaine de jours), Buried cherche à mettre les nerfs à vif en plaçant le spectateur dans la position d’un homme, enfermé dans un cercueil. S’il est mal exploité, ce concept aussi simple qu’efficace peut rapidement devenir un effet de manche de petit malin (un bon argument de court métrage étiré en long). Bonne pioche: le réalisateur Rodrigo Cortes n’a pas eu besoin de changer une seule ligne du scénario écrit par Chris Sparling, exploitant systématiquement toutes les ressources du suspense. Sans relâcher la tension, il a juste cherché à inventer des situations visuellement stimulantes et à miser sur l’imagination. Invariablement, les conversations téléphoniques renseignent sur l’identité du personnage principal, incarné par Ryan Reynolds, capable de beaucoup lorsqu’il prend des risques (l’inédit et excellent The Nines, de John August). Grâce à son implication, le film concentré sur son visage et son corps devient une manifestation de savoir-faire qui devrait mettre tout le monde d’accord parce qu’elle repose sur des peurs universelles: la claustrophobie, la menace inconnue, la solitude, l’éloignement.

127 heures de Danny Boyle (2010)
En adaptant le récit autobiographique de Aron Ralston (un alpiniste dont le bras a été bloqué par un immense rocher), Danny Boyle confirme son appétence pour les projets invendables. 127 heures est un survival immobile et haletant, comparable à Buried, pour l’exploitation habile de la claustrophobie, l’auto-persuasion du spectateur et la réflexion habile sur la communication. Pourtant, il ne joue pas tellement la carte du thriller ludique de petit malin et préfère proposer une vraie réflexion sur l’homme perdu dans une nature indomptable. Cette expérience de la solitude aurait facilement pu devenir le trip arty de Boyle, une sorte de Gerry pour les ados d’aujourd’hui, une tentative auteurisante après Slumdog Millionaire, où l’on ne verrait rien à l’écran, si ce n’est un jeune homme perdant un bout de soi dans les tréfonds de l’enfer pour se responsabiliser. Heureusement, 127 heures est plus accessible qu’une dérive programmatique, fréquente différents genres pour capter des états émotionnels avec une multiplicité des régimes d’images, une utilisation des couleurs au bord de l’irréel et des mouvements de caméra déformant les perspectives. Visuellement, le résultat est complexe, halluciné (mélange de caméras traditionnels à pellicule, de caméras numériques et d’appareils photos). Non sans ironie, chaque effet tarabiscoté semble justifié par le paradoxe d’une technologie sophistiquée mais inadaptée aux besoins. Ce post-adolescent fêtard possède toutes les ressources modernes pour survivre en milieu hostile. Mais, très vite, la seule solution qui s’impose à lui, c’est de se mutiler.

Gravity de Alfonso Cuaron (2013)
Pour sa première expédition à bord d’une navette spatiale, le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock), brillante experte en ingénierie médicale, accompagne l’astronaute chevronné Matt Kowalsky (George Clooney) qui effectue son dernier vol avant de prendre sa retraite. Mais alors qu’il s’agit apparemment d’une banale sortie dans l’espace, une catastrophe se produit. Lorsque la mission tourne mal, le récit prend les atours d’un survival opératique dans l’espace confrontant des personnages au danger, à l’isolement, à la peur du silence et du vide, et à leur capacité à surmonter une épreuve traumatique par une intelligence intuitive. Même lorsque tout semble perdu jusqu’à l’hostilité des rencontres et la barrière de la langue, il est malgré tout possible de trouver des solutions pour s’en sortir. Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas louer la gestion des effets illustratifs, les plans-séquences et les mouvements de caméra, la composition et l’échelle des plans, le travail sonore et la notion de point de vue, la fluidité narrative qui abolit le temps. Il serait dommage de comparer hâtivement Gravity à 2001, l’odyssée de l’espace, la référence – imposante – du genre. D’autant que Alfonso Cuaron ne cherche pas à se mesurer aux cimes métaphysiques de Kubrick ou même Tarkovski (Solaris); il tend davantage vers la simplicité et la lisibilité des enjeux pour parler, non pas de ce qui nous dépasse mais de ce qui nous attire, nous (re)lie. Pour mettre en avant une révolution technique et en privilégier l’accès sur nous, sur tous. C’est sa force.

All is lost de J.C. Chandor (2013)
Au cours d’un voyage en solitaire à travers l’Océan Indien, un homme (Robert Redford, magistral) découvre à son réveil que la coque de son voilier de 12 mètres a été percée lors d’une collision avec un container flottant à la dérive. Privé de sa radio et de ses instruments de navigation, l’homme se laisse prendre dans une violente tempête. Malgré ses réparations, son génie marin et une force physique défiant les années, il y survit de justesse. On regarde ce pari de cinéma, inspiré par un court roman d’Ernest Hemingway (Du Vieil homme et la mer, racontant la lutte d’un vieux pêcheur contre un marlin), tourné dans les studios Baja au Mexique (ceux qui avaient été construits en 1997 pour le tournage du Titanic de James Cameron) avec le même mélange d’effroi et de fascination qu’un accident à grande échelle. Loin de la démonstration de force, All Is Lost est dépouillé, immersif, jamais dans l’épate.

Her de Spike Jonze (2014)
En 1964, l’écrivain Isaac Asimov avait prédit ce qui nous arriverait cinquante ans plus tard, arguant que l’ennui serait le mal du siècle. Spike Jonze lui donne génialement raison à travers cette romance virtuelle traitée à la manière de la Sofia Coppola de Lost in Translation, Jonze partageant avec la réalisatrice cette même capacité à remplir le vide tout en laissant des blancs. Theodore (Joaquin Phoenix), le visage défait par la douleur, vit au ralenti, hanté par les images d’un bonheur évanoui et le souvenir de son ex (la si fragile Rooney Mara), dont il a perdu le regard. Le doux rêveur n’ouvre la porte de son univers intérieur qu’à une amie artiste (Amy Adams) et se noie dans les nouvelles technologies pour oublier sa peine. Quelque chose en lui s’est brisé, qui demande à être réparé. Rien ne le rattache au monde réel, pas même les mots touchants d’un collègue qui, au détour d’un compliment, révèle une sensibilité qu’il avait sous-estimée. Rien ne vaut Samantha, cette obsédante voix de machine, suave et sexy (Scarlett Johansson, que l’on ne voit jamais à l’écran) qui semblait l’attendre depuis une éternité, à des années-lumière du chaos urbain. Derrière l’innocuité apparente, la maladresse des répliques ou l’humour poli jaillissent la cruauté et le spleen d’une fable sur une époque – la nôtre – qui apparaît sous cloche, repliée sur son passé, nimbée de neutralité et de doute. Une époque où nous autres, androïdes hipsters en quête d’intensité, nous devons composer avec le smartphone, l’addiction aux réseaux sociaux et leur tendance à développer le narcissisme, et avec nos rêves de moutons électriques.

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