Avec M. Je-sais-tout, le pape du cinéma trash John Waters publie ses mémoires de “vieux dégueulasse” (chez Actes Sud). L’occasion est trop bonne pour ne pas revisiter sa divine filmo.

Mondo Trasho (1969)
Un sosie de Marilyne (la fidèle Marian Vivian Pearce) erre dans un parc et se fait soudainement agresser par un homme qui la plaque au sol et léchouille ses pieds (la bande-son est pleine de «ooouhh» et de «aaaah»). Alors qu’elle atteint péniblement la route dans un sale état, la Marilyne se fait renverser par un sosie obèse (Divine) stimulée par la vision d’un bellâtre en tenue d’Adam. En faisant marche arrière, elle écrase la demoiselle «violée». La culpabilité gagne Divine: cette dernière finit avec elle dans un asile psychiatrique pour femmes et se livre un combat dans la boue avec des porcs et des figures christiques. À la fin, notre Marilyne se retrouve déchaussée dans la roue, critiquée par des passantes prudes. Ça ne veut rien dire et c’est pour cela que c’est drôle. Durant le tournage, John Waters est arrêté pour «délit d’exposition indécente».

Multiple Maniacs (1970)
Influencé par Jean-Luc Godard, Walt Disney, Andy Warhol, Russ Meyer, Ingmar Bergman et Herschell Gordon Lewis, John Waters commence à faire mes premiers films underground en 8 mm. Multiple Maniacs découle naturellement de cette veine monstre. Lady Divine (Divine) et son petit ami David (David Lochary) dirigent une galerie de monstres ambulante (le Défilé de la Perversion) qui attire hors de chez eux jeunes ménagères, hommes d’affaires et loulous de banlieue, venus sous la petite tente bader devant leurs horreurs préférées. C’est le second film de John Waters, tourné dans sa ville de Baltimore en 16 mm et en noir et blanc, avec Divine, Mary Vivian Pearce, David Lochary, Mink Stole, et pour la première fois Edith Massey dans son propre rôle de serveuse. Le titre du film rend hommage à 2000 Maniacs (1964), film de l’un des réalisateurs préférés de John Waters Herschell Gordon Lewis, le père des films gore. Le résultat reste marquant pour la scène où Divine est attaquée et violée par un homard géant; ce que François Ozon refera dans son premier long métrage Sitcom (1998) avec un rat de famille.

Pink Flamingos (1972)
Dans la vie de tous les jours comme au cinéma, John Waters aime les monstres, les tueurs en série (il voue un culte à Charles Manson); les poubelles de star (il a essayé d’acheter celle de Jackie Kennedy, sans succès); la pornographie (il convie souvent des acteurs/actrices issus du X dans ses productions); la photographie (il expose dans le monde entier). Il a atteint un sommet avec Pink Flamingos (1972), course à l’ordure, film-poubelle dégueulasse et exquis dans lequel des prétendants veulent disputer à Divine son titre de personne la plus immonde du monde. Waters ne fait plus une interview sans qu’on ne lui en parle. Notamment à cause de cette scène où Divine bouffe pour de vrai une déjection canine. Plan-séquence, garanti sans trucage, qui ferme le film. Depuis, il existe une loi aux USA interdisant cette pratique. Célèbre pour avoir tenu l’affiche pendant des années lors du cérémonial «Midnight Movie», initié par El Topo, de Alejandro Jodorowsky, Pink Flamingos reste le film qui a largement contribué à sa popularité underground (elle endosse le premier rôle) en même temps qu’il a permis au pope of trash de connaître une reconnaissance au-delà de Baltimore.

Female Trouble (1974)
«On peut rire de tout et surtout de ce qui n’est pas drôle», aime à dire John Waters. Ce qui n’a rien de surprenant de la part d’un réalisateur pour qui la récompense suprême serait qu’un spectateur «vomisse» devant le spectacle de ses films. Même sacerdoce pour ce film arrivant après Pink Flamingos, et qui suit une trajectoire, celle de Dawn Devenport (Divine, who else?) qui fugue de chez elle car ses parents ont refusé de lui acheter des chaussures de cha-cha pour Noël. S’ensuit un parcours chaotique dans lequel Dawn sera strip-teaseuse, reine du trampoline, voleuse et mère incestueuse, tout en s’accrochant à son rêve de célébrité. Waters continue son massacre des valeurs patraques avec Female Trouble et Divine d’ajouter un nouveau exploit trash (son personnage de Dawn se fait violer par un camionneur qui n’est autre que Divine en mec). Sans humour, le film serait sinistre, mais il est à hurler de rire jusqu’à son finale terrible. Grandeur et décadence d’une petite Américaine qui découvre les joies et horreurs de son pays et dont le parcours ne ressemble pas à celui auquel elle aspirait.

Desperate Living (1977)
Peggy Gravel (Mink Stole), une bourgeoise hystérique, vient de sortir de l’hôpital psychiatrique. Son mari (George Stover) pensait qu’elle irait mieux. En réalité, c’est pire, elle est complètement atteinte. A tel point qu’elle tue son mari en présence de sa bonne noire et obèse (Jean Hill). Complices comme cochonnes, les deux femmes décident alors de fuir à Mortville, une ville en dehors de la société où peuvent se réfugier les pauvres ères, les marginaux, les criminels à condition de se soumettre aux humiliantes conditions d’existence imposées par la Reine Carlotta (l’hallucinante Edith Massey). C’est là qu’elles font la connaissance d’un couple de lesbiennes assez spé qui les accueillent dans leur taudis et qui veulent faire exploser le système monarchique dictatorial. Le Magicien d’Oz est le premier film que John Waters a découvert, enfant, et selon ses propres mots, c’était la méchante sorcière de l’Ouest qu’il préférait, pas Dorothy. Pour Desperate Living, vrai conte de fées punk super inspiré du Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll et version queer de l’Opéra de 4 sous, il va tout faire à l’envers, en réaction aux mélodrames de Douglas Sirk (les séquences inaugurales, domestiques, bourgeoises, à hurler de rire), en réaction au cinéma Hollywoodien (du casting et des séquences 100% queer), en réaction à l’Amérique de l’époque aussi.

Polyester (1981)
A Baltimore vit la famille Fishpaw, qui pourrait être des plus banales. Seulement, la mère Francine cultive un sérieux penchant pour l’alcool et est accablée par la toxicomanie et le sadisme de son fils, tandis que sa fille est nymphomane. Sans parler de son mari infidèle, directeur d’un cinéma pornographique. Alors âgé de 34 ans, Waters cherche une nouvelle façon de consommer un film dans une salle de cinéma façon série B de William Castle. Pour la première fois, on peut sentir le film que l’on regarde. Polyester, premier long de sa période mainstream, a utilisé la technique de l’odorama. A chaque fois qu’un numéro apparait à l’écran, le spectateur doit gratter la pastille correspondante pour être plongé dans l’univers olfactif du film (désodorisant, colle, pizza, excréments…). Au-delà de cette expérimentation, ce pastiche de Sirk où Divine joue une brave chrétienne qui souffre (trompée par son mari, humiliée par une fille nymphomane et un fils sniffeur de colle) se savoure aussi sans les cases. C’est en tout cas à partir de ce mélodrame burlesque que Waters a mis pas mal d’eau de rose dans la merde.

Hairspray (1988)
La fin des années 80 marque une période de comédie-musicale-pas-musicale pour le prince of puke qui pond ici un pastiche du cinéma musical hollywoodien des années 50/60. Sous les allures frivoles de cette meringue mixant Broadway et Hollywood, on se rend compte que John Waters montre une double facette: le romantique et le militant. Il aborde ainsi la ségrégation raciale des noirs américains dans les années 60. Fassbinder aimait donner les rôles principaux à des personnages usuellement zappés des productions filmiques. Comme le réal allemand l’avait fait avec Tous les autres s’appellent Ali, hommage à Douglas Sirk dans lequel il accouplait un travailleur immigré et une veuve d’une soixantaine d’années, Waters fait de même avec une jeune obèse qui parvient à être la leadeuse d’une émission de danse très célèbre en plus d’une militante pour la tolérance et l’intégration, symbole pour la jeunesse. Les Afro-américains sont au centre d’un film qui reprend les vieux slogans du combat pour les droits civiques des années 50 et 60 dans un plaidoyer pour l’intégration des minorités et où la danse devient un moyen d’expression face à la connerie de la prétendue normalité. Une semaine après la sortie du film aux Etats-Unis, Divine décède brutalement dans son sommeil des suites d’une cardiomégalie à l’âge de 42 ans. John Waters ne s’en remettra jamais.

Cry Baby (1990)
Après Hairspray, John Waters enchaine avec une version dépoussiérée de Romeo et Juliette à la sauce West Side Story, avec Johnny Depp, Traci Lords et en guest-star Iggy Pop. Soit une amusante parodie des films de teenagers du tournant des années 60 avec d’un côté les coincés, bons jeunes gens gominés; de l’autre, les frocs moulants, bons à tout et à rien, terreur des beaux quartiers, en extase devant leur petit dieu joué par Johnny Depp, dit Cry-Baby parce qu’il a la larme incontinente, et dont les père et mère ont péri sur la chaise électrique. Entre la bourgeoise à queue-de-cheval et le loulou à blouson de cuir, c’est la passion immédiate et le mur de la lutte des classes s’effondre. La curiosité du film est de retrouver Johnny Depp sous l’égide d’un John Waters qui s’amuse à égratigner son image de beau gosse lisse façon sitcom (21 Jump Street) – Burton fera plus tard des miracles avec le merveilleux Edward aux mains d’argent. Son personnage éponyme est typiquement dans la lignée des antihéros comme Waters aime à les façonner, soit un rebelle qui masque sous son apparente rebelle attitude une sensibilité qui lui crève le cœur.

Serial Mother (1994)
Beverly (Kathleen Turner) est une femme parfaite pour son mari (Sam Waterston), une mère accomplie pour ses deux enfants (Ricki Lake et Matthew Lillard), une excellente cuisinière pour tout le monde. Bref, c’est une supermaman. Mais, en vrai, Beverly n’est pas tout à fait le personnage que l’on imagine. Cette gentille mère de famille Ricoré (Kathleen Turner, géniale, comme un poisson dans l’eau) se révèle en réalité une atroce tueuse en série zigouillant ceux qui disent du mal de ses enfants (un prof de maths visqueux à qui elle avait pourtant préparé un joli cake, une vieille cliente de vidéo-club fan de la comédie musicale Annie et du léchage de pied par son clébard assassinée à coups de gigot) ou ceux qui leur font du mal (l’amoureux secret de sa fille jouée par Ricki Lake, si indélicat, qu’elle va le trucider avec un tisonnier), ceux qui font du mal à ses amis les oiseaux (un couple de voisins client de son mari dentiste), ceux ou celles qui défient le bon goût (la membre du jury portant des chaussures blanches à la mauvaise saison). Dès qu’il y a désordre dans sa famille, sa maison ou sa vision, la schizo Serial Mom devient rouge colère. Dans Serial Mother, le plaisir nait de voir la vamp sexy des années 80 de La Fièvre au corps et Les jours et les nuits de China Blue momifiée en respectable desperate housewife tirée à quatre épingles qui adore des perles d’insanité à ses voisines («Je suis bien chez la suceuse de bites? Pétasse, radasse, sac à foutre!»).

Pecker (1999)
Un adolescent (Edward Furlong), amateur de sujets qu’on qualifie généralement «de mauvais goût», devient la coqueluche populo des intellos de New York, grâce à ses photos de beaufs et de paumés de Baltimore: une prostituée en train de se raser les jambes; un cafard rampant entre les frites graisseuses d’un fast food; un couple de rats qui copulent dans une poubelle; les strip-teasers d’une boîte gay qui dansent sur un comptoir… Tendre, parcouru par la mélancolie (une première chez lui), Pecker est sans doute l’un de ses films les plus autobio. John Waters montre qu’il sait faire autre chose: outre ses activités de cinéaste, il a exposé dans des galeries d’art des clichés de meurtre et de vomi extraits de ses films. Derrière la satire Warholienne brocardant l’intelligentsia new-yorkaise avide de s’encanailler, un conte moral comme Waters sait bien les écrire (les ploucs de Baltimore vs les snobs de New York, en gros) sur la fatigue des images et des étiquettes qui gagnerait à être redécouvert.

Cecil B. Demented (2000)
Une star de cinéma capricieuse (Melanie Griffith) se fait séquestrer pour jouer dans le film indépendant du nouveau Lars Von Trier du coin et comment un réalisateur fou capture ladite star pour la faire jouer dans ses films underground en 8 mm. En plein syndrome de Stockholm, la victime ne manque pas de s’identifier à son agresseur et prend la tête de cette petite troupe au cri de guerre: «Fuck Hollywood». Après une période dite plus sage, John Waters retrouve les vertes provocations de sa jeunesse et renvoie ici aux projections sauvages des années 70 en décrivant un groupe de résistants au mauvais cinéma. Ces derniers, fans de Almodovar, Fassbinder et Preminger, partent en guerre contre tous les mélos de pacotille, pour célébrer la contre-culture, le cinéma que Waters aime et défend, du cinéma porno au film de kung-fu, sans pour autant renier une candide admiration pour Hollywood et son industrie. Après une hilarante partouze apocalyptique sur le toit d’un drive-in, la séquence finale, reprenant celle de Sunset Boulevard, montre que la star, au départ infecte, a finalement goûté au jeu de l’underground provoc non sans déplaisir et qu’elle en sort épanouie.

A Dirty Shame (2004)
Le quartier des classes moyennes à Baltimore subit de plus en plus la très néfaste influence d’un obsédé de première catégorie, le sombre gourou Ray-Ray (Johnny Knoxville) qui, probablement à cause de ses quelques neurones en biais, est bien résolu à libérer les pulsions les plus inavouables de ses congénères. Lorsqu’une coincée (Tracey Ullman) se cogne, c’est la fin de la bienséance. Cette relecture hypersexuée de Invasion Los Angeles et de La nuit des morts vivants, où les prétendus normaux tentent de ne pas céder à une étrange contamination lubrique frappant Baltimore, s’avère le dernier long métrage de John Waters. Et il ressemble clairement à un retour à la case départ jusque dans sa gratuité (la poitrine XXL de Selma Blair en hommage aux films de Russ Meyer – Faster pussycat kill kill étant l’un des films préférés de Waters). Une scène de danse dans un hospice avec des prégrabataires rappelle à quel point John Waters est capable de l’impensable. Le trait satirique très corsé traduit encore et toujours sa révolte contre les carcans du conformisme et du politiquement correct. Comme d’habitude, il part en guerre contre l’Amérique puritaine, et la charge est méchante, drôle, subversive. Sinon, expérimentation oblige, c’est la première fois que le cinéaste a recours aux effets spéciaux pour montrer que la nature elle aussi est concernée par la révolution sexuelle ambiante (les écureuils ou même les arbres). Un adieu au cinéma qui avait laissé circonspect en son temps, faute d’une écriture solide, mais qui ne manque pas de panache.

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