[JEUNE ET CHAOS] ROMY ALIZÉE

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Ils sont jeunes. Ils sont chaos. Le Chaos a rencontré celles et ceux qui feront le cinéma de demain. Découvrez Romy Alizée.

INTERVIEW: SCRIBE / PHOTO: HELENE MASTRANDREAS

[POURQUOI PHOTOGRAPHIEZ-VOUS?] Pour raconter ce qui me traverse. J’aime partir d’une émotion vive, comme celle, par exemple, de me sentir emprisonnée dans un rôle de femme dont la société attend : d’aimer (de façon hétérosexuelle), de consommer (tout en restant précaire) et d’enfanter (dans la douleur et la solitude). Je pense qu’inconsciemment quand je réfléchis à une image, ces données là sont présentes. Au delà des images sexuelles, comiques, provocatrices que je crées, il y a mon intime qui est en jeu. J’ai besoin de raconter ces histoires que je fantasme, que j’idéalise souvent depuis le fond de mon petit lit rose. Je suis très imaginative, très portée sur les rêveries, les souvenirs. La photographie pour moi c’est avant tout des souvenirs d’un autre temps et ce dernier est souvent douloureux. Ce rapport obsessionnel, affectif et nostalgique aux images rencontre mes pensées profondes, mes désirs et non-désirs, mes tentatives d’émancipation du regard patriarcal, figure d’autorité à éliminer, puis se délivre sur pellicule noir et blanc, avec la complicité de mes ami.e.s.

[FILMS CULTES] Head-On, de Fatih Akin: J’ai dĂ©couvert Fatih Akin Ă  une Ă©poque oĂą j’étais vraiment curieuse d’un autre cinĂ©ma (autre que français, amĂ©ricain ou anglais pour ĂŞtre prĂ©cise). J’avais vu De l’autre cĂ´tĂ© au cinĂ©ma et avais immĂ©diatement eu envie de voir Head-On. Tout y est bouleversant, brutal, habitĂ© et si sensuel. Pendant longtemps ce film a Ă©tĂ© mon prĂ©fĂ©rĂ©. Il m’a fait rire, mouiller et Ă©normĂ©ment pleurer. Je n’ai pas supportĂ© la fin et depuis, j’avoue avoir du mal avec les films dont les histoires d’amour finissent mal. Mais Head-On, c’était aussi un film cathartique pour moi. Aussi, j’ai un peu de sang turc mĂ©langĂ© Ă  mon sang franco-grec, et je pense que ça a jouĂ© dans l’amour intense que j’ai portĂ© Ă  ce film, qui parle aussi des traditions, d’émancipation fĂ©minine face Ă  la religion et Ă  la famille, du poids de la double-culture… Sans avoir vĂ©cu de pression familiale similaire Ă  celle de Sibel, c’est une hĂ©roĂŻne Ă  laquelle je me suis identifiĂ©e et qui m’a certainement donnĂ© l’envie de vivre librement.

Suspiria, de Dario Argento: En fan absolue de films d’horreur, il m’est difficile d’en choisir un mais je voue à Suspiria une admiration totale. Je l’ai vu seule une nuit chez moi et je me souviens de ce sentiment trouble, entre fascination pour la beauté des images, des sons, des décors et des actrices et l’immense malaise des scènes d’horreur et de ce sang si rouge, surréaliste même. Parfois, plus l’horreur est théâtralisée et plus j’y crois, plus je me sens mal à l’aise. J’ai aussi un rapport particulier aux films qui se passent dans de grandes maisons étranges car c’est un rêve récurrent chez moi que d’être enfermée, perdue ou réfugiée dans des baraques aux architectures hallucinantes.

Desperate Living, de John Waters: Le premier film de John Waters que j’ai vu et j’en garde un souvenir bien particulier. C’était un des premiers films un peu chelous que je voyais. J’avais 18 ans et j’étais complètement perdue face aux images et Ă  la façon de jouer des actrices, tout en Ă©tant super excitĂ©e par les couleurs et les plans (surtout celui des seins invasifs dans la scène des toilettes). J’étais et suis toujours une fan absolue de l’hystĂ©rie totale qui s’en dĂ©gage. Je me souviens aussi du couple de lesbienne, une fem et une butch, Ă  l’époque je me disais “wow mais qu’est ce que c’est? c’est gĂ©nial mais je n’y comprends rien !!”. La reine et ses esclaves aussi… Ah… Edith Massey ! Je suis vraiment fan de cette outrance, de ces femmes qui hurlent sans arrĂŞt, qui sont totalement immorales. Ses films cĂ©lèbrent tout ce que le monde condamne et je ne me lasserai jamais de les regarder.

[KALÉIDOSCRIBE] Voilà quelques années déjà que je suis attentif au travail photographique et aux prises de position publiques de Romy Alizée, que cela concerne la censure sur le net, ou le porno féministe. La foudre de ses appareils (un Nikon FM2 et un Olympus de poche) révèle l’infinie plasticité de la chair, restitue la moindre anfractuosité des corps dans un noir et blanc érogène qui tend à confondre les sexes. Sa démarche existentialo-érotique, teintée de références post-punks et gothiques, se conjugue à une critique virulente de la pornographie, laquelle pérennise les stéréotypes de genre et banalise la violence patriarcale. Elle co-réalise aujourd’hui, avec la comédienne et metteuse en scène Laure Giappiconi, un joli conte cinémato-photographique, Romy & Laure et le secret de l’homme meuble, qu’on pourrait résumer ainsi : Femmes, désirez sans entrave! Au lieu d’éliminer les positions stéréotypées, les deux jeunes cinéastes choisissent de se les approprier par le fantasme et la transgression. Un cheminement imaginaire et bataillien qui de fil en fil les conduit au personnage de l’homme-meuble (Hervé Haine, captivant), homme, objet et réceptacle du plaisir souverain de la femme qui peut en dessiner et redessiner la fonction à loisir. Un apologue féministe bourré d’humour qui évoque Maya Deren (Meshes of the Afternoon, 1943), et la liberté du cinéma d’avant-garde des années 20. Pour le découvrir, rendez-vous au Festival du film de fesse pour une projection le 29 Juin, en compétition courts métrages.

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