CrĂ©ation Netflix inspirĂ©e d’un roman de Stephen King, Jessie vaut terriblement mieux que tous les a priori qu’il suscite sur le papier. Et mĂŞme, attention, vous pourriez adorer ça…

PAR JÉRÉMIE MARCHETTI

Partie pour un week-end avec son mari dans une maison au milieu de nulle part, Jessie autorise son époux à rallumer la flamme en se laissant accrocher au lit avec de solides menottes. Dans une atmosphère tendue, l’épouse crucifiée se ravise et tente de repousser les assauts de sa saleté d’époux, à deux doigts du male tears: mauvais timing hélas car le bonhomme fait une mauvaise chute et meurt instantanément. Et voilà notre Jessie dans de beaux draps (littéralement, et plus pour longtemps), épinglée sur un lit qui pourrait bien être son cercueil…

Stephen King, en plus d’être un excellent twitto anti-Trump, reste surtout un grand écrivain de l’angoisse. Difficile de nier depuis deux décennies la liberté de ton et l’ambition des séries d’horreur à la télé américaine, amorcées par l’anthologie gourmande des Masters of Horror, avant de poursuivre son chemin avec True Blood, The Strain, American Horror Story, The Walking Dead, Penny Dreadful ou encore Hannibal. Une razzia synonyme d’époque parfaite pour les adaptations de Stephen King, jadis charcutées et standardisées dans des mini-séries taillées pour le prime-time, arrivées donc au mauvais moment, pour le mauvais public et sans doute, pour les mauvaises chaînes. Actuellement, on imagine sans aucun problème Le fléau ou La Tour Sombre trouver leur place sur HBO (par exemple), avec tout le temps et les épisodes nécessaires pour enfin tisser le Stephen King Universe, mais aussi assez de coudées franches pour conserver toute la frontalité déglinguée de son auteur. Mais à la place, force est de constater que des atrocités comme Under the Dome ou The Mist, bizarrement portées en série tv, semblent être plus urgentes et rentables (?). Perte de temps, perte d’argent, perte de matière grise aussi. Bref, on hurle devant les possibilités imaginables qui pourraient nous venger d’erreurs de parcours. Balancé en toute tranquillité sur Netflix il y a quelques mois, Gerald’s Game pourrait être une tentative d’ouvrir la voie. En prenant tout de même un sacré risque.

Gerald’s Game, ou Jessie chez nous, n’est pas franchement le roman le plus connu de Stephen King, ni le plus lu. Écrit en 1991, il représente le second volet de sa trilogie féministe (que l’on peut lire dans l’ordre que l’on veut), composée également de Dolores Claiborne et Rose Madder (NDR. qui n’a jamais été adapté: Del Toro, c’est quand tu veux!). Trois romans de femmes fortes piétinées par la vie et par les hommes, qui reprendront le dessus dans une atmosphère de terreur kingienne comme on les aime. Des trois, Jessie est assurément le segment le plus extrême, tant il étire au maximum une situation aussi éprouvante que statique. À Stephen King de décrire crampes, douleurs et pandémonium mental sur des pages et des pages, de transformer de simples gestes en moments de suspens insoutenables, et faire lentement survenir l’horreur au fil du récit. Si la chose est déjà redoutable et pas franchement évidente à lire, en particulier vu la dureté du sujet et de certaines scènes (qu’on ne révélera pas), on l’imagine à peine sur un grand écran. Mais comme nous sommes en pleine ère Netflix et que Bong Joon-ho peut filmer un hippo glouton qui pète, on se dit qu’on peut bien faire ça.

À la barre (du lit), Mike Flanagan, une égérie Blumhouse au talent évident, mais qu’on suspecte aussi d’être un poil étouffé par les ambitions à courts termes de la maison mère. Occulus, Before I Wake, Hush ou Ouija 2 brillaient par leur savoir-faire, leur attachements pour les personnages, leur sérieux; ce qui ne les empêchaient pas de se ramasser souvent la gueule. Loin de blumblum, Flanagan déploie ce qu’il fait de mieux tout le long de son adaptation de Jessie: no more jumpscare, une musique à son strict minimum, un cast saisissant: Carla Cugino, superbe, donne tout dans la pire situation imaginable et Bruce Greenwood n’a jamais été aussi inquiétant. Et plus Gerald’s Game avance, plus on se fait une raison: il est si rare de retrouver exactement les mêmes sensations d’un livre de King une fois transposé sur l’écran. La terrible scène de l’éclipse est bien là, les moments de flippe aussi – parfois à vous en faire pleurer – et l’entracte gore vous fera évidemment tourner de l’œil.

Flanagan ira jusqu’à garder le lien très étrange entre Dolores Claiborne et Jessie, qui paraîtra sans doute obscur à ceux n’ayant ni lu le livre, ni vu le film en question (qu’attendez vous d’ailleurs?). Et derrière ces menottes, autant symboliques que véritables, il y a tout le sang qui circule dans les veines de la trilogie féministe de King. Comment la honte, le silence et la culpabilité s’insinuent dans l’esprit des filles et des femmes. Comment les hommes les façonnent, fétichisent et dominent. Et comment, à travers la nuit noire, après la peur, le désespoir, ce qui paralyse, l’espoir est encore là. Bref, lisez ou regardez. Mais accrochez-vous.

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